‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 134 sur 236 · CHAPITRE XLIY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIY

Don Chérubin cio la Ronda part de Cadix , et arrive a la Ver a - Cruz , oit il loue des mules pour aller par terre au Mexique. Du curieux entretien qu'il eut la première journée sur la route avec son muletier. Histoires singulières racontées par l'obie. Ce qu'il apprend du Mexique lui donne beaucoup d'espérance.

Pour épargner au lecteur un journal ennuyeux de mon passage aux Indes, je me contenterai de dire qu’après avoir couru quelque péril sur la nier, j’arrivai heureusement à Sarnt-Jean de Ulhua, autrement appelé la Vera-Cruz. Comme on va sur des mules de cette ville à Mexico, je priai le maître de l’hôtellerie où j étuis logé de me donner un muletier de sa main. Il m en lit venir un , et me le présentant : Seigneur gentilhomme, me dit-il, vous voyez le meilleur muletier de ce pays-ci, sans contredit. 11 vous fournira de très bonnes mules, et aura un soin tout particulier de vos hardes. Outre cela , c’est un garçon d’esprit et de belle humeur, qui vous réjouira par ses chansons, et par le récit de cent petites histoires dont il a la mémoire farcie. N’cst-il pas vrai, maître Tobie , ajouta-t-il en lui adressant la parole

Oui , seigneur Guttierez , lui répondit le muletier. J’ai , grâces à Dieu , dans mon sac une si copieuse quantité de ces denrées-là, que monsieur n’en manquera pas d ici à Mexico, bien que nous ayons quatre

vingts bonnes lieues à faire. Il y a deux mois, poursuivit-il, que je menois un gros moine de la Merci: je lui contai sur la route des historiettes qui le firent tant rire, qu’il en pensa crever.

Je jugeai par cette réponse que maître Tobie étoil un babillard , et je n’en fus pas fâché. 11 pourra, disoisje, m'étourdir souvent les oreilles de ses chansons et de ses récits; mais quelquefois en récompense il me divertira. Je suis même persuadé qu’il m’apprendra des choses que je serai bien aise de savoir. Pour Toston , il en eut d’autant plus de joie, qu’il espéra qu’un homme de ce caractère l’aideroit à me tirer d’une noire mélancolie dans laquelle je tombois de temps en temps malgré moi, l image de donaPaulaau pouvoir de Monoliique me revenant sans cesse dans l’esprit.

Le lendemain, dès la pointe du jour, maître Tobie, suivant l’accord fait entre nous, entra dans la cour de l'hôtellerie avec quatre mules, dont il y en avoit une pour moi, une autre pour lui, la troisième pour mon valet, et la dernière e toit destinée à porter un coffre et une valise qui contenoient tous mes effets. Nous nous mîmes en chemin; et nous eûmes à peine fait un quart de lieue, que voilà maître Tobie qui fait entendre une grosse voix qui auroit pu faire honneur à un chantre de cathédrale. Il entonna des couplets, composés du temps de Charles-Quint , sur la conquête du Mexique. J’aimois trop la gloire de ma nation pour écouler sans plaisir les exploits héroïques du vaillant Cortès et de ses compagnons; mais outre que j'avois entendu raconter mille fois l'histoire incroyable de cette conquête, les vers que chantoit maître Tobie n'en rendoient pas

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le récit fort agréable à 1 oreille : la poésie n’éioil pas mesurée à la dignité du sujet.

Après avoir essuyé une vingtaine de couplets sur le même air, j'interrompis le chanteur, qui m'ennuyoit, quoique ses couplets fussent assez ridicules pour devoir me réjouir. Je m'avisai , pour mes péchés, de lui adresser la parole : Maître Tobie, vous chantez à merveille; mais en voilà assez pour cette fois, mon ami. Le seigneur (initierez mon licite m'a dit, comme vous savez que vous avez la mémoire ornée d’une infinité d’histoires divertissantes; voulez-vous bien nous en conter quelques-unes? Très volontiers, répondit-il, et plutôt dix qu’une, pour vous faire voir que (initierez vous a dit la vérité. Je veux même, ajouta-t-il en souriant d'un air malin, puisqu’il vous a fait fête des histoires que je sais, commencer parla sienne, qui vous paroi tra peut-être assez plaisante. En même temps il m’en fit le récit à peu près dans ces termes:

Le seigneur (initierez, natif de Zamora, étant allé faire un voyage en Portugal, y épousa la fille d'un bourgeois de Santarem , jeune et jolie. Un mois après son mariage, il s’embarqua dans le port de Lisbonne avec elle pour la Vera-(iruz , dans le dessein de s'v établir. Se flattant d y faire fortune, il loua la maison qu’il occupe aujourd’hui, et se mil à tenir hôtellerie, il s’aperçut bientôt qu’il a voit fait une très bonne affaire d’être venu à la Vera-Cruz : sa taverne éloil toujours remplie de monde que la gentillesse de sa femme y attirait. On ne partait dans la ville que de la belle Portugaise (car elle fut ainsi nommée), et l’on peut dire qu elle fa isoit autant de conquêtes qu’il alloit de jeunes

-*24 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, gens dans sa maison. Guttierez, naturellement jaloux, ne put voir sans effroi ce concours cie galants; et, pour soustraire sa femme aux yeux des hommes, il la renferma dans une chambre, où il lui faisoit porter à manger par un esclave nègre qui possédoit sa confiance. Vous juge/ bien qu'unépoux qui 1 rai toit ainsi sa femme, sans avoir sujet de se plaindre d'elle, et seulement par jalousie, ne manqua pas de se rendre odieux à tous ceux qui savoient sa tyrannie, c’est-à-dire à toute la ville, puisqu'il n’y avoit personne qui l’ignorât. Chacun s’intéressant pour la belle Portugaise faisoit des vœux au ciel pour qu’elle fut promptement délivrée de sou tyran; et ces vœux furent exaucés. Le nègre, à qui seul il étoit permis d’entrer dans la chambre de cette dame, l’entendant tous les jours gémir et se plaindre, fut touché de ses lamentations; de sorte qu’une belle nuit il la tira d’esclavage, et disparut avec elle de la Vera-Cruz : on ne les a pas vus depuis l'un et l'autre, ni meme appris de leurs nouvelles.

Le muletier, s’étant arrêté dans cet endroit, se mit à faire des éclats de rire aux dépens de Guttierez. Comme j’etois assez sérieux, Tobie crut que cette histoire ne m'avoit pas plu; et, pour me donner une humeur plus gaie que celle qu'il me voyoit, il commença à nous faire le récit d’un songe qu’avoit lait dernièrement un bon bourgeois de la Vera-Cruz dont la femme étoit extrêmement économe. Elle menoit son mari , et étoit la maîtresse de la maison. Il est vrai qu’elle avoit raison, dit le muletier : cet homme étoit un joueur de profession, qui, n’ayant pas plutôt de l’argent, alloit le jouer et le perdre; lorsqu’il revenoit à la maison, ce n’etoit

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