‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 135 sur 236 · CHAPITRE XLIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIV

plus un liommo , mais un diable; ce qui «voit fait prendre à sa femme le parti de maîtriser, et de se mettre a la tetc des affaires de sou commerce, où elle îéussissoit fort bien. Si toutes les femmes suivoient ce modèle, que de ménages heureux il y auroit ! mais il y en a beaucouj) où, lorsque le mari ne fait rien, la femme de son côté en fait de même. Et quelles sont les raisons de la plupart des femmes ? c'est quelles ne prennent de mari que pour s assurer de quoi v ivre : elles ont meme la sotte gloire de le dire tout haut. On reconnoit bien les femmes à ce portrait. Mais je m'égare, continua le muletier; et il reprit ainsi : Une des qualités que possédoit encore cette femme étoit la propreté, qui régnoit dans sa maison depuis la cave jusqu au grenier.

L11 certain jour son mari revint fort tard de l'académie où il avoit coutume d’aller jouer; et, n’avant pas un sou, il demanda à sa femme de l’argent pour le lendemain, disant qu’il le devoit, et qu i! avoit donné sa parole d’honneur à celui qui l’avoit gagné; mais on le refusa selon la coutume. Sa colère fut extrême : il prit les chaises, et les jeta les unes sur les autres; il accabla sa femme d’injures, et il ne cessa de l’envoyer au diable : je crois que si le diable fut venu dans ce moment, il lui auroit laissé emporter sa femme, tant sa fureur étoit grande. Il vouloit quitter la maison, se promettant bien de ne plus revenir. J.a femme, accoutumée a cette sorte de vie, se conlentoit de préparer son soupé, et laissoil marmotter monsieur son mari tant qu il vouloit. Le couvert mis, il soupa avec sa 1» nmii . soit qu n oubliât sa colère, ou que le vin dis- Le Bachelier. r

22() LE BACHELIER DE SALAMANQUE, sipat sa fureur, il resta tranquille, et mangea comme quatre; ensuite il alla se coucher, ruminant toujours dans sa tète comment il auroitde l’argent. Il s’endormit avec, tous les projets qu’il faisoit. Sa femme l’entendant ronfler, en fit autant que son mari , et se coucha auprès de lui le plus doucement qu’elle put, dans la crainte qu’elle avoit de le réveiller. Mais notre homme , le cerveau échauffé de l’avidité du gain et de la perte de l’argent qu’il venoit de faire, fit le songe le plus plaisant ([ue j’aie jamais entendu, continua T. olue. Le voici , et vous en jugerez vous-même : il rêva qu’il sortoit de grand matin de sa maison, et que, ne sachant quel parti prendre pour avoir de l’argent, il se résolut d’en aller emprunter sous le nom de sa femme. Dans son chemin, il rencontra un petit homme mal fait, hossu , et ayant trois jambes, dont une naturelle et deux de bois, qui l’arrêtant : Zador (cetoit son nom), lui ditil, où vas-tu si malin? Je viens de chez toi; et, ne t’ayant pas trouve, je suis bien aise de te rencontrer, pour savoir si tu es dans la même intention où tu étois hier. Comment, répondit Zador, et qui êtes- vous? Je ne vous eonnois pas, et je ne vous ai jamais vu. Il est vrai, dit l’autre, que je ne te suis pas connu; mais tu peux avoir entendu parler de moi, ayant déjà fait assez de bruit dans l’Espagne et dans bien des cours étrangères où je brille encore. Je suis le diable boiteux ; mon nom est Asmodèe. Quoi! reprit Zador, c’est vous (pii avez rendu tant de services au jeune Cléofas? Moimême, repartit le diable ; et comme je veux t'en rendre aussi de fort importants, dis-moi si tu veux me donner la femme, ainsi que tu l’as fait hier, en l’envoyant au

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diable. Je mérite bien la préférence; et, si lu me ja donnes, je te ferai présent d'un trésor inépuisable' qui est hors de cette ville, et où tu puiseras tout l’or et tout I argent dont lu pourras avoir besoin pour assouvir ta passion dominante du jeu. Je crois que tu ne peux balancer au change que je te propose; et, comme je suis un bon diable, ta femme ne peut être en meilleures mains que les miennes. Quoi! répondit Zador, étonné de ce qu'il venoit d'entendre, vous me donneriez un pareil trésor pour ma femme? Mais la connoissez-vous bien pour faire une telle proposition? Si je la connois! Sans doute , reprit le diable. Mets ta main dans la mienne pour assurance de ta parole, mon trésor est à toi, comme ta femme est à moi. Je le veux, dit Zador, ma femme est a toi, et je te la donne pour ce prix : on ne peut avoir un trésor à meilleur marché, et peut-être bien je t’aurois donné ma femme pour rien. Avec le trésor que tu me donnes, j’en trouverai plus d’une. Je suis persuadé de ta générosité, reprit le diable. Mais fais-moi voir le trésor, reprit Zador, et rends-m’en à cette heure l'unique possesseur. Cela est juste. Suismoi, dit Asmodée. 11 conduisit Zador par delà les portes de la ville jusque dans un pré charmant, dont la verdure enchantoit les yeux, et dont l'étendue étoit immense. Lorsqu'il fut au milieu de ce pré, le diable fit arrêter Zador, qui regardoit de tout cote s’il ne verroit pas son trésor. C est la, dit Asmodée, où est le trésor que je te donne : tout ce que tu vois couvert de cette verdure est rempli d'or et d’argent; mais il n’y a que pai ce seul endroit ou tu puisses en puiser. Regarde bien , continua le diable , ce que je vais faire. Il se baissa;

228 LE BACHELIER HE SALAMANQUE, et, après avoir arrache plusieurs poignées d’herbes, il découvrit la terre, aidé de Zador, qui ne cessoit de regarder le diable. Il lui lit voir de l’or et de l’argent en toutes sortes de monnoie. Ce que tu vois, dit Asmodee , est à loi, et je t’en fais présent. Adieu, je n’ai plus besoin ici; maintenant je vais te débarrasser de ta femme. Tu feras bien, dit Zador; que je ne la trouve pas quand je rentrerai chez moi; car elle s’empareroit encore de ce trésor. Cela suffit, dit Asmodée, je vais te satisfaire Si par hasard lu as besoin de moi, tu nas qu’à m’appeler trois fois , le ventre à terre , par ces mots: Asmodée , le meilleur des diables , viens a moi ; tu me verras paroître. Aussitôt il disparut. Zador, à la vue de son trésor, ne se possédoit pas de joie : il remplit ses poches d’or et d’argent, et se chargea comme un mulet. Dès qu’il eut fait, de peur qu’un autre ne s’aperçût du trésor qu’il possédoit, il boucha le trou que le diable a voit fait, et remit les poignées d’herbes par-dessus la terre, afin qu’on ne s’aperçût de rien : il s en alla. Lorsqu’il fit réflexion que s'il revenoit il auroit bien de la peine à retrouver l’ouverture du trésor, cela 1 inquiéta beaucoup; il se retourna même, et il ne reconnoissoit déjà plus la place que le diable lui avoit indiquée ; il fit beaucoup de chemin dans cette prairie pour retrouver son trésor sans qu’il le pût jamais. Il se ressouvint de ce que le diable lui avoit dit avant que de h quittei , il se coucha le ventre à terre, et appela par trois lois : Asmodée, le meilleur des diables, viens a moi. Le diable apparut tout d'un coup à lui, et lui demanda ce qu’il vouloit. Ah! reprit Zador, je suis dans un grand embarras : le pré est si vaste, que je ne pourrai jamais

trouver le trésor que lu viens de me donner, à cause de la verdure qui le couvre; je l'ai même déjà perdu. Le diable le conduisit à l’endroit où étoit le trésor; Zador le reconnut, et exprimoit sa joie au diable par des sauts qu'il faisoil. Mais ce n'est pas encore assez, dit Zador, il faut que tu m'instruises de la façon que je m'y prendrai pour reconnoître mon trésor. S’il n’y a (pie cela (pii t’embarrasse, dit Vsmodéc, je vais te donner le moyen le plus sûr pour retrouver cette place : mon avis est que tu fasses ton cas dessus louverture même. Ton conseil est fort bon, répondit Zador; et personne n’osera par ce moyen y mettre la main, encore moins le nez. Asmodée lui dit : Tu n’as plus besoin de moi, adieu. Zador, se voyant seul, se mit en devoir d’exécuter l’avis du diable ; et, après quelques efforts, il fit un cas assez considérable pour reconnoître son trésor. Il s applaudissoit déjà de sa lortune présente, lorsqu il se sentit pousse avec tant de force, qu’il tomba ; la frayeur qu’il en eut l'éveilla en sursaut, et sa surprise lut bien grande d entendre sa femme, qui lui disoit : Que viens- tu de faire, misérable que tu es? Tu m’empestes, et je ne puis y résister. Comment, dit Zador à demi-éveillé, est-ce que je suis dans mon lit? Où veuxtu donc être? reprit sa femme. Je suis bien malheureux, dit Zador; j ai lait le plus beau songe qu on puisse jamais faire. C’est bien le plus puant, répondit sa femme. Mais, tiens, dit Zador a sa femme, regarde dans mes poches tout l'argent que je possède, et que j’ai pris dans mon trésor. Va, va, dit-elle, lève-toi, et regarde dans ton lit. Sa surprise lut extrême, en voyant que ce qu’il avoit lait dans un pré pour reconnoître son trésor, d venoit de le faire dans son lit.

a3o LE BACHELIER DE SALAMANQUE.

On ne m‘a pas dit la suite, continua le muletier, qui, ne pouvant s'empêcher de rire avec tant d'éclat, me fil croire qu'il éloufferoit, et qu'il crev croit, comme le gros moine de la Merci qu il conduisoit avant nous. Pour moi, dans la disposition d’esprit ou j’étois, je ne fus pas tenté d’en faire autant, l’histoire d’une femme enlevée, et un songe, n’étant guère propres alors à me divertir. Toston, devinant bien pourquoi je ne riois pas, remarquant même que j’aurois voulu au diable Tobie et ses histoires, dit à ce muletier, pour changer de discours : Ce que vous venez de nous raconter est assez plaisant ; mais voulez-vous bien que nous parlions un peu de Mexico? Vous qui connoissez parfaitement cette grande ville, vous êtes en état de nous en dire des particularités intéressantes. Qu'y trouvez-vous de plus beau à voir? Cinq choses, répondit Tobie : les femmes, les habits, les chevaux, les rues et les carrosses de la noblesse, qui surpassent en magnificence et en beauté ceux de toutes les cours de l’Europe sans exception. Il est vrai que pour les orner on n’épargne ni l'or ni l’argent. On y emploie même les pierres précieuses avec les plus belles soies de la Chine. Les chevaux portent des brides enrichies de perles fines : ils ont des fers d’argent; et l’on diroit, à leur allure fière, qu’ils sentent l’avantage qu'ils ont d’être les plus parfaits animaux de leur espèce.

Venons aux rues, poursuivit-il : eiles sont presque toutes d’une largeur prodigieuse; ce qui est nécessaire à une ville où quinze mille carrosses roulent tous les jours. Mais il faut admirer en même temps leur propreté : car il n v a pas de ville au reste du monde où les rues soient si nettes: et ce seroit dommage qu’elles

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ne le lussent pas, à cause des boutiques, qui offrent aux veux des passants un air d'opulenc.c qu’on ne voit point ailleurs : celles, entre autres, de la rue des Orfèvres sont remplies de richesses immenses et d’ouvrages merveilleux.

J’attends maître Tobie aux femmes, interrompit Toston. Votre impatience est juste, reprit le muletier. Ce que j'ai à vous dire des femmes mérite assurément d'être entendu. Les dames espagnoles de Mexico sont belles en général, et elles s’habillent d'une manière qui relève encore leur beauté. Elles ont une si prodigieuse quantité de pierreries, qu elles paraissent plus brillantes que les étoiles. Quel luxe ! quelle magnificence ! I! faut les aller voir sur la fin dujourau champ de la Alomeda, qui est la promenade des gentilshommes et des principaux bourgeois. C’est là que vous pourrez juger de la dépense excessive qu’elles font en habits. Mais elles ont beau être aimables naturellement, et richement, vêtues, elles ne font tout au plus que partager les regards des hommes avec les filles indiennes de leur suite, qu’elles font marcher aux portières de leurs carrosses: ees négresses sont si jolies et si mignonnes, que souvent on les préfère à leurs maîtresses.

Fi donc, maître Tobie, s’écria mon valet en faisant la grimace, ne badinons point: ces faces basanées peuvent-elles être regardées avec quelque plaisir? Avec quelque plaisir! lui repartit le muletier fort sérieusement; ah! que vous parlez bien en homme qui vient d’Espagne, et qui n’a jamais vu ces brunettes ! Allez, allez, quand vous les aurez bien considérées, vous ne les trouverez pas si dégoûtantes. Les gentilshommes.

LE BACHELIER DE SALAMANQUE, ajouta-t-il, et les officiers de la chancellerie, leur rendent plus de justice. Le vice-roi lui-même leur fait fête; et son excellence prend tant de goût à leur conversation, que les railleurs disent que le noir est devenu sa couleur favorite.

.le ne pus me défendre de rire à ces paroles de maître Tobie : et pour l’engager à me dire tout ce qu’il savoit du comte de Gelves, qui ctoit alors vice-roi de la Nouvelle-Espagne, je lui fis plusieurs questions sur ce seigneur, auxquelles il répondit d’une façon qui me fit connoîlre que les vices et les vertus des hommes en place n’échappent point au public. Le comte de Gelves, nous dit le muletier, aime un peu trop l’argent et ces négresses dont je viens de parler. Quoiqu’il ait tous les ans cent mille ducats à prendre dans l’épargne du roi, et qu'il tire un million pour le moins tant des présents qu’il reçoit du pays, que du commerce qu'il fait en Es pagne et aux Philippines, tout cet argent ne peut rassasier son appétit pour les richesses. A cela près, c’est un vice-roi parfait: il sait mieux (pie ses prédécesseurs faire respecter les lois et l’autorité royale; il est si sévère, qu’on l’appelle par excellence le boucher des brigands.

11 mérite bien en effet ce surnom, continua Tobie, par le soin qu’il a pris, et qu’il prend encore tous les jours , de nettoyer de voleurs les grands chemins : car, depuis qu’il est vice-roi, il a fait exécuter plus de malfaiteurs et d’assassins qu’on n'en a vu punir depuis que les étals du grand Montézume ont change de maître. Mais il faut tout dire : si le gouvernement du Mexique lait tant d’honneur au comte de Gelves, je crois, entre

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