CHAPITRE I, I V
voit <|iie des tableaux qui représentent des femmes dont ce dieu n’a pu triompher : ici c’est Daphné qui fuit les •embrassements d’Apollon, et là c'est Aréthuse qui aime mieux être changée en fontaine que de se rendre a 1 amour d Vlphée. En un mot, toutes les peintures
qm s’y présentent aux yeux , marquent quelle dédaigne les hommes.
N ous me faites la le portrait d'une dame bien extraordinaire, lui dis-je, assez surpris d apprendre qu'il y en cm une pareille a Mexico, où les femmes naturellement sont moins cruelles qu’en aucun lieu du monde. Elle a donc apparemment fort mal reçu l'aveu de votre passion ? Je ne la lui ai point encore déclarée, me répondit-il, et je ne sais entre nous ce que je dois faire. Si je romps le silence, on me fermera la bouche par des discours pleins de fierté; et si je m’obstine à me taire, mon sort demeurera toujours incertain.
\ ous voyez mon embarras, poursuivit don André : d vous étiez à ma place, quel parti prendriez-vous? En extrême, lui répondis-je : au lieu d’encenser l’idole, et de nourrir son orgueil par des flatteries et des soins empressés, (opposerais à sa fierté une feinte indifférence, j’employerois dédain pour dédain, j enchérirais sur l aversion quelle témoigne pour les tendres engagements. C’est ainsi que j’en userais avec une personne si singulière. Que dites-vous de ma façon de penser? Vous la trouverez peut-être extravagante. Point du tout, s écria don André, je l’approuve fort; et, pour marque de cela , je me détermine à jouer ce personnage auprès de Cinthia. Il me semble que je ne m’en acquitterai point mal, quoique je brûle pour elle de la plus
27 6 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, vive ardeur. Nous vo*rrons ce que produira cet artifice. J’irai la voir aujourd’hui, et je vous rendrai compte demain de ce qui se sera passé entre nous.
Nous nous séparâmes là-dessus, et le jour suivant Alvarade vint me trouver de grand matin chez moi. Je n’étois pas moins impatient de savoir ce qu’il avoil fait, que lui de me le raconter. Don Chérubin, me dit-il d'un air gai , je serai bien trompé si notre stratagème ne réussit pas. Hier, lorsque j’entrai chez Cinthia, je rencontrai Laure, sa suivante, que j'ai déjà su mettre dans mes intérêts. Je lui ai fait confidence de notre projet : je lui ai dit quel rôle je prétendois jouer auprès de sa maîtresse, et rien ne lui a paru plus ingénieusement imaginé. Laure, continua-t-il, ne s’est point contentée d’applaudir à mon dessein, elle m’a promis de le seconder; et je fais grand fonds sur celte promesse, car c’est une fille qui a de l’esprit et qui peut me servir. Mais, dis-je à don André, ne vîtes-vous pas hier Cinthia? ne lui parlâtes-vous point? Pardonnez-moi, réponditil : j’entrai dans son appartement, oii elle étoit avec quelques dames de ses amies , et don Bernard de Orosco. Je me mêlai à la conversation , qui rouloit sur le mariage. Don Bernard en vanloil les agréments, et faisoil consister le bonheur de la vie dans l’union de deux tendres époux. La fille de don Joachim soutenoit, au contraire, qu il n’y avoit point de condition plus malheureuse que celle de deux personnes attachées au joug de 1 hymen. Je suis du sentiment de Madame, m écriai-je sur cela. Je ne crois pas qu’il y ait un sort plus misérable que celui de deux époux : aussi, depuis que j’ai l’âge de raison, je regarde l’hymen avec horreur de même que l’amour;
Cil APITII K Ll \
car c’est cette dangereuse passion qui nous conduit ordinairement au mariage.
Toute la compagnie éclata de rire en m’entendant parler de cette sorte. Don André, me dit une dame, vous êtes donc ennemi déclaré de notre sexe.'* Non, Madame, lui répondis-je; ne me faites pas plus coupable tpie je ne le suis. A Dieu ne plaise que je haïsse les femmes! Je les respecte el les honore infiniment; mais c est tout ce qu elles doivent attendre de moi. Je ne veux ni les aimer ni être aimé d’elles, lié quoi! me dit alors la fille de don Joachim, si quelque belle dame s avisoit de jeter les yeux sur vous, elle pourroit donc courir risque de ne trouver en vous qu’un ingrat? Oui, Madame, n’en doutez pas; elle auroit le chagrin d’aimer toute seule, fut-elle aussi aimable que vous.
Les dames renouvelèrent leurs ris à ces paroles, que je prononçai d’un air très sérieux, et desquelles Cinthia me parut un peu émue. Mesdames, rejirit-elle en s’adressant a ses amies, vous voyez qu’Alvarade ne veut pas nous tromper, puisqu’il nous déclare ses sentiments en termes si clairs. Don André, s’écria une dame qui n’avoit point encore parlé, accordez-vous avec vousmême : on vous a vu donner des fêtes aux dames; ce qui suppose que vous n’êtes pas si insensible que vous le dites a leurs attraits. Cela ne prouve pas que je les aime, lui répondis-je; cela marque seulement (pie je suis galant, ainsi que tout cavalier le doit être. Je ne m’en défends pas; mais je vois les dames sans m’en laisser charmer, ni sans avoir aucune envie de leur plaire.
\ oilà ce qui se passa hier chez la fille de don Joachim, poursuivit don André d’Alvarade; et. pour vous
dire ce que je pense, je crus remar(|uer dans les yeux, de Cinthia un secret dépit de rencontrer un homme qui sembloit la défier de se soumettre à son empire. Je ne sais apres tout si je ne me suis point trompé en imaginant cela. Je n en voudrois pas jurer; et l’indiflc'i enec que j af lecte pour 1 orgueilleuse ne servira peutêtre qu’à m’en faire mépriser davantage. Non , lui dis-je, mon ami, je crois plutôt que, pour venger sa vanité blessée, elle voudra tenter de vous mettre dans ses fers.