CHAPITRE LV
Continuation de / histoire de don André d ' Alvarade , et de doua C mthia de la Carrera. Réussite des avis de don Chérubin. Il en est remercie par don André.
Effectivement, dès ce jour-là même, Alvarade étant allé trouver Laure dans une maison où elle lui avoil donné rendez-vous, il apprit d'elle que sa maîtresse avoit donné dans le piège. Oui, seigneur don André, lui dit la suivante, vous avez soulevé contre vous l’orgueil de la fiere Cinthia. Elle ne peut, dit-elle, vous pardonner votre insensibilité, et je vous avertis qu elle est dans la resolution de ne rien épargner pour en triompher. Elle n’a pas reposé toute la nuit; elle n’a fait que gémir et soupirer de rage que vous braviez le pouvoir de ses yeux. Mais, Madame, lui ai-je dit, quel sujet avez-vous de vous plaindre de don André d’Alvarade ' Pouvez-vous trouver mauvais qu’il soit en
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homme ce < j u e vous clos en femme;’ il n'est pas plus blâmable d'être insensible aux charmes des dames , que vous l'êtes de dédaigner les vœux des cavaliers les plus accomplis. Ne prends point son parti, Laure, m’a-t-elle répondu, ne cherche pas à l’excuser : je le déteste; et je ne serai pas satisfaite que je ne voie ce sauvage mourir d’amour à mes pieds. Je donnerois toutes les richesses du monde si je les possédois pour avoir ce plaisir-là.
Vous jugez bien par ce que je viens de dire, ajouta la soubrette, que la fdle de don Joachim se prépare à mettre tout en œuvre pour vous enflammer. Réglezvous là-dessus, et soyez persuadé que vous pouvez tout espérer en continuant de feindre comme vous avez commencé. Adieu, seigneur don André, ajouta-t-elle, je vais rejoindre ma maîtresse. Revenez dans cette maison tantôt sur les six heures, j’aurai peut-être quelque chose de nouveau à vous apprendre. En effet . Vlvarade s y étant rendu à l’heure marquée y retrouva la suivante, qui lui dit : Tenez-vous bien sur vos gardes, ma maîtresse se prépare à vous attaquer avec ses plus fortes armes : comme nous sommes dans le carnaval, elle veut donner demain au soir un scirao 1 ,
1 C est une assemblée qui se fait au carnaval. Klle est composée de jeunes gens de ! un et de 1 autre sexes qui sont déguisés, mais démasqués. Une femme qui tient une corbeille pleine de ceintures de soie de diverses couleurs , en présente une a chaque dame qui entre dans la salle du sarao. Une autre femme, chargée de pareilles ceintures , les distribue aux cavaliers. Après quoi chacun d eux reconnois saut a la couleur rie sa ceinture la personne qui doit être sa dame ce sou-là , 1 aborde , et passe à ses genoux tout le temps que dure h unau. Il lui est permis de lui tenir les plus tendres discours , sans
"°° LE ÜACHELIER DE SALAMANQUE, dans Ie<|iiel on fera si bien, que vous aurez tous deux des ceintures de la même couleur. Elle se promet bien de vous enchanter par les œillades flatteuses qu elle \ous prodiguera. Défiez-vous de cette sirène, qui n’a d autre but en vous charmant que de vou» accabler de mépris, si vous etes assez foible pour vous démentir. Méfiez-vous aussi de vous-même. Je crains que, transporté de joie, et trop plein de votre amour, vous ne vous trahissiez. Non, non, ma chère Laure, lui répondit don André, perdez cette crainte : il suffit que je sois averti du péril pour que je l’évite. Laissez-moi taire, la superbe Cinthia pourra bien elle-même y être attrapée.
Alvarade, après avoir eu cette nouvelle conversation avec Laure, vint rn’en rendre compte, et nous nous en réjouîmes tous deux. La fille de don Joachim, de son côte, méditant la conquête d’un homme qui n’étoit que trop épris de sa beauté, faisoit pour le lendemain au soir les apprêts de son sarao. Elle envoya des billets aux dames qu elle vouloit mettre de la fête; et comme don Bernard et don Julien éloient du nombre des cavaliers qui y furent aussi invités, cela plut fort à don Joachim, qui se flatta de l’espérance que {'1111011 l’autre de ces deux galants pourroit se rendre agréable à sa fille. Don André, comme 011 peut bien se l’imaginer, 11e fut pas oublie. 11 reçut aussi son billet; et le jour suivant, lorsque 1 heure de se rendre au sarao fut venue, il y alla déguisé fort galamment, et disposé à bien faire son personnage.
qu’elle puisse s’en offenser : c’est la règle ; ce qui occasionne souvent des intrigues. Le sarao finit par des danses.
C ll'APITU F. l.V.
Sitôt qu’il fut entré clans la salle, la femme qui tenoil les ceintures destinées pour les hommes, lui en présenta une qui étoit verte*. Il s’en ceignit aussitôt; puis, cherchant des yeux la dame qui en devoit avoii une de la même couleur, il la trouva dans la fille de don Joachim. Il s’avança vers elle, et I abordant d’un air poli : Madame, lui dit-il , je regarde ce jour-ci comme le plus heureux de ma vie, puisque la charmante Cinthia me tombe en partage. Ne vous applaudissez pas tant de votre bonheur, lui répondit-elle, le péril où vous etes doit plutôt vous faire trembler. Plaignez-vous du hasard qui vous auroit été plus favorable s’il vous eût adressé une autre dame que moi : vous auriez pu lui plaire, au lieu que vous ne tirerez aucun avantage de 1 entretien que nous allons avoir ensemble. Je veux bien même vous avertir charitablement que, si vous avez le malheur de devenir amoureux de moi, je vous traiterai avec la dernière rigueur. C’est sur quoi vous pouvez compter.
Vous croyez m’effrayer, reprit mon ami ; mais craignez vous-même que votre fierté ne cède à la mienne; car enfin, poursuivit-il en s attendrissant, pourrez-vous n être pas touchée de mes peines, quand, profitant de la liberté que le sarao me donne de vous parler d’amour, je vous exposerai 1 état déplorable où vous m’avez réduit.' Oui, belle Cinthia, mon cœur est embrasé de mille feux. En achevant ces mots, il lui baisa la main avec transport. Alvarade, lui dit alors la dame en le repoussant doucement, vous vous démentez : vous vous exprimez d une manière et dans des termes qui me font croire que vous m aimez véritablement, quoique vous
2b 2 L E B A C H E L I E B D E SALA !\1 A N Q U E.
'ous imaginiez que vous ne m’aimez point. Vous ne vous souvenez plus que je vous ai dit que je payerai vos soupirs de mépris cl de rigueur. C'est vous, Madame, répondit don André, c est vous qui oubliez que nous sommes dans un sarao. Tout ce que j’ai dit n’est qu’une leinte. Quoi! répliqua la dame, vous ne sentez pas ce que vous venez de me dire? Le ciel m’en préserve, répartit le cavalier en changeant de ton. Qui? moi, j auginenterois le nombre de vos esclaves? Non, Madame : quand je serois capable de vous aimer, la honte m’obligeroit à vous le celer.
Vous savez donc bien feindre, dit Cinthia. Parfaitement, répondit Alvarade. J’emprunte quand il me plaît les yeux et le langage de l'amant le plus tendre ; par exemple, si je voulais vous faire une déclaration d’amour , je vous dirois: Adorable Cinllna, ce n’est point par galanterie ni pour remplir les devoirs du sarao que je vous apprends que mon cœur s’est rendu à vos premiers regards; c’est pour vous découvrir mes secrets sentiments, puisque je puis aujourd'hui vous les faire connoître sans vous révolter contre ma témérité. Et cela n’est qu’une feinte, interrompit avec précipitation la dame? Ne m’en dites pas davantage, Alvarade : j’entrevois votre linesse ; vous feignez d être insensible à la beauté des dames, vous flattant que, par ce moyen, vous pourrez me rendre plus traitable. Je vous pénètre, n’est-ce pas? Avouez-le moi de bonne grâce, et vous ne vous en repentirez point : liez-vous à la promesse que je vous en fais.
Don André hésita quelques moments avant que de lui répondre; mais, se déterminant enfin à la satisfaire