‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 168 sur 236 · CHAPITRE LIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIX

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beauté peu commune. C'est à ((uoi je n ai pas pris garde, lui repari is-je d’un air hypocrite. Je ne me suis attaché qu à 1 écouler : ce qui n’étoit pas exactement vrai ; car sitôt que mes oreilles avoient été frappées des sons touchants de la voix d’Angela, je n’avois plus regardé que cette religieuse; mais je n'osai lui avouer que j avois fait cette observation, de peur que ]C ne lui parusse avoir pris trop de plaisir à la faire.

Je suis fâché, reprit le prieur, qui étoit un homme simple et naturel, que vous n’ayez pas considéré avec attention la mère de Montalvan; vous auriez vu un visage céleste. Le seigneur don François de Castro, notre évêque, a pour elle une considération toute particulière. 11 va souvent la voir, et il lui envoie tous les jours des présents. On le soupçonneroit d’en être amoureux, si sa vertu consommée et son âge avancé ne mettoient pas sa grandeur à couvert de ce soupçon : mais on rend justice à ce vénérable prélat, et toute la ville est persuadée comme moi qu’il n’a pour cette dame qu'une amitié pure et délicate. Si je n’eusse pas connu le père Valentin pour un homme incapable de médire de son prochain, et surtout de son évêque, j’aurois cru qu il ne parloit pas sérieusement; néanmoins il pensoit ce qu il disoit, tant il avoit bonne opinion de la vertu de monseigneur.

Deux jours après avoir été chez les religieuses de la Conception, je vis entrer dans ma chambre un gentilhomme envoyé par le prélat pour me dire que sa grandeur souhaitoit de me parler. Je me rendis d’abord à 1 évêché, ou leseigneurdon François, m'ayant fait entrer dans son cabinet, me tint des discours obligeants et

3oa le BACHELIER DE SALAMANQUE, flatteurs; puis tout à coup changeant de matière : Père Cyrille, j’ai besoin de vous, me dit-il, pour réussir dans un dessein que je médite. Je me flatte que vous ne me refuserez pas votre secours. Je vais vous dire de quoi d s’agit. Les filles de la Conception, qui depuis quinze jours ont perdu leur supérieure, en vontelire une autre. Je voudrais bien que leur choix tombât sur la mère de Montalvan. 11 faut former en sa faveur une faction vigoureuse. J’ai déjà su gagner quelques-unes de ces dames : elles m'ont promis leurs suffrages, et je suis assuré de la pluralité des voix si vous me secondez.

Monseigneur, lui dis -je, vous pouvez disposer de votre serviteur. Commandez, que faut-il que je fasse? Je sais, reprit-il, que vous avez fait connoissance avec plusieurs religieuses de ce monastère, et qu elles ont conçu pour vous la plus haute estime. Yous me ferez plaisir de leur parler successivement en particulier de la prochaine élection, et d’employer votre éloquence à les mettre dans la disposition oii je les voudrais.

Je ne crois pas, lui dis-je, Monseigneur, que j’aie beaucoup de peine, à réussir dans cette négociation. Je suis persuadé que toutes les religieuses se conformeront volontiers aux sentiments de votre grandeur. J'en doute, s’écria-t-il : ne nous flattons point. La grande jeunesse d’Angela est un terrible obstacle à surmonter. Il y a dans ce couvent vingt filles de qualité qui ont plus de trente ans de religion, et dont la conduite a toujours été. irréprochable. De quel œil celles-là verroient-elles l’autorité entre les mains d’une jeune religieuse ? Cependant , ajouta-t-il en poussant un soupir qui me fit voir tout l’intérêt qu’il prenoit à cette affaire, cette reli-

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