CHAPITRE LXI
Comment apres /'aventure de l'élection le pere Cyrille devint cure de Petapa. Des agréments qu'il trouva dans sa cure. Il apprend avec facilité le proconchi. Nouveau reglement dans son presbytère, h loge de son cuisinier. Singulière façon des Indiens de célébrer le patron de leur église.
Jk ne sais qui, de l’évêque ou de moi, demeura le plus sot après cette aventure, qui lit un éclat terrible dans la ville de Guatimala. Ce prélat, que je n'ai pas revu depuis ce temps-là, fut si mortifié d’avoir eu le démenti dans une affaire si intéressante pour sa grandeur, qu il prit le parti de se tenir enfermé dans son palais pour dérober sa confusion aux regards malins du public. Démon côté, je n’étois guère moins honteux que lui , tout moine que j’étois : je n'osois me montrer; car, comme on me connoissoit dans la ville pour un homme auquel il n’avoit pas tenu que la mère de Montalvan n’eut été supérieure, ma vue m’auroit peut-être attiré des buées. Pour tout l’or du monde, je n’aurois pas voulu prêcher alors à Guatimala, m'imaginant qu'on ne m’y regardoit plus que comme un secret agent du seigneur don François de Castro. Gettc pensée me faisoit tant de peine, que je résolus d'abandonner le séjour de cette ville, quelque agréable qu’il fût.
Je communiquai mon dessein au père prieur, qui, |Ugeant comme moi qu après ce qui s’étoit passé, j avois
3o8 ' LE BACHELIER DE SALAMANQUE,
effectivement raison d’avoir envie de m’éloigner de Guatimala, me dit : Père Cyrille, je suis de votre sentiment. Vous ferez bien de disparoître pour quelque temps.* Le père Boniface, après vous le meilleur prédicateur de notre ordre, prêchera ici pendant votre absence. J’ai, poursuivit-il, un établissement solide à vous proposer. Vous savez (pie nous sommes collateurs de presque toutes les cures des environs de Guatimala ; je vous offre la plus considérable, qui est celle de Petapa, grosse bourgade à six lieues d’ici. Le père Etienne, un de nos religieux , qui la possède depuis plus de trente années, a besoin de repos, et demande un successeur. Allez le trouver, et servez lui de coadjuteur jusqu’à ce qu’il vous abandonne sa place ; ce qu’il ne manquera pas de faire aussitôt qu’il vous aura enseigné la langue des Indiens. Je vous promets que vous ferez fort bien vos affaires en ce pays-là, qui d’ailleurs est un des plus délicieux de P Amérique.
Je partis donc de Guatimala chargé d’une lettre du père Valentin pour le vieux curé de Petapa. J’étois monté sur un mulet des écuries de notre couvent, et un Indien à piecl m’accompagnoit. Pour suivre exactement les instructions que le prieur m’avoit données, je m’arrêtai à Mixco , village voisin de Petapa, et j’y demeurai jusqu’au lendemain, pour laisser le temps aux alcades et aux régidors , que je fis avertir de mon arrivée, de se préparer à me recevoir comme ils reçoivent ordinairement les prêtres ou les religieux qui viennent pour être leurs pasteurs, je veux dire, avec une pompe qui marque bien le respect et la considération qu’ils ont pour eux. Ils vinrent donc le jour sui-