‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 173 sur 236 · CHAPITRE L\l. 3 oc · texte numérisé non relu

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vaut une lieue au-devant de* moi avec des chanteurs , des trompettes et des joueurs de hautbois. Outre cela, je trouvai en entrant dans la bourgade des arcs de triomphe dresses avec des branches d’arbres, el les nies par où je devois passer étoient jonchées de fleurs.

Je fus ainsi conduit en cérémonie jusqu’au presbytère, où le père Étienne, après avoir lu ma lettre de créance, me fit une réception telle que lauroit pu souhaiter un pasteur plus vain que moi. Ce bon jacobin , quoique dans un âge avance, paroissoit encore robuste, et jouissoit d une vieillesse exempte d'infirmités. Avec tout le bon sens qu il a voit eu dans ses beaux jours, il conservoit une humeur gaie qui le rendoit agréable dans la société. Je vois bien par cette lettre, me dit-il, ([iic le père 3 alentm me donne un successeur qui fera bientôt oublier ma perte aux habitants de Petapa.

J’en ai bien de la joie, continua-t-il, et je partirois d ici des demain pour aller achever ma carrière clans la sainte oisiveté de quelqu’un de nos cloîtres, si vous n aviez pas besoin de moi ; mais je vous suis nécessaire pour vous enseigner le proconchi, qui est le langage clés Indiens, et qu d faut absolument qu un curé sache dans cette bourgade , ou 1 on ne parle guère espagnol, les officiers et la noblesse étant presque tous de race indienne. Ce talent que vous avez pour prêcher vous seia inutile ici, a moins que vous u appreniez le proconchi. Est-ce que le père Valentin ne vous l'a pas dit? Pardonnez -moi vraiment, lui répondis-je, il m’en a i< présente la nécessité : mais d m a dit en même temps que vous me l’enseigneriez en moins de trois mois. Il vous a dit vrai, reprit le père Étienne, le possède cet

3io LE BACHELIER DE SALAMANQUE idiome à fond. J’ai même compose une grammaire et un dictionnaire en langue indienne, et ces deux, ouvrages ont l’honneur d’avoir l’approbation de l’académie de Petapa.

A ce mot d’académie, je fis un éclat de rire. Comment donc, m’écriai-je, il y a dans cette bourgade une academie? Il n’est donc pas à présent de petite ville qui n’en ait? Celle-ci est très célèbre, me repartit le père Étienne d’un air très sérieux; à telles enseignes que je suis un vieux membre de ce respectable corps, dans lequel vous entrerez aussi bientôt : car je prétends vous mettre incessamment en état de prêcher aux Indiens en proconchi, et quand vous saurez bien celte langue, les académiciens de Petapa vous enverront deux députés de leur compagnie pour vous offrir une place parmi eux ; c’est de quoi je puis vous assurer.

Sur une si flatteuse assurance, je témoignai au père Étienne tant d’impatience d’apprendre le proconchi , que, sans perdre de temps, il m’enseigna les premiers principes. Je profitai si bien de ses leçons, et m’attachai de manière à l’étude, qu’en trois mois je devins capable de composer en cette langue une exhortation (pie j’appris par cœur, et que j’osai débiter en public; ce que je fis avec tant de succès, que les Indiens connoisseurs me regardèrent dès ce moment comme un homme qui frappoit à la porte de 1 académie.

Si vous me demandez ce que c’est (pic l’idiome proconchi, je vous répondrai que c’est une langue qui a ses déclinaisons et ses conjugaisons, et qu’on peut apprendre aussi facilement (pic la grecque et la latine ; plus facilement même, puisque c’est une langue vivante

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qu'on peut posséder en peu de temps en eonversanl avec les Indiens puristes. Au reste, elle esl harmonieuse, et pl us chargée de métaphores et de ligures outrées (pie la nôtre même. Qu’un Indien qui se pique «le hien parler le proeonchi vous lasse un compliment, d n y emploiera (pie des pensées bizarres, singulières, et des expressions recherchées, ('/est un style obscur, enllc , un verbiage brillant, un pompeux galimatias; mais c'est ce qui en fait l'excellence. C'est le ton de l’académie de Petapa.

J eus peu de peine à m'y conformer, le génie biscayen étant ami de 1 obscurité. Je fis des progrès si rapides dans la langue des Indiens, que le vieux curé, me voyant en état de le remplacer dignement, me mit en possession de sa cure, et partit pour Guatimala pour y aller passer le reste de ses jours.

A près son départ , je demeurai maître du presbytère, ou je commençai à vivre en gros bénéficier qui jouissent des fruits de son bénéfice : car jusqu’alors , soit dit sans offenser personne, le père Etienne, de peur sans doute de me détourner de l’étude du proeonchi, avoit pris la peine de toucher lui seul les revenus de la cure, qui ne laissoit pas de rapporter par an deux mille bons écus monnoie d’Espagne. Ce moine, avec de bonnes qualités, en avoit une fort mauvaise : il étoil. avare. Il me 1 avoit bien fait connoître par la frugalité que j avois vu régner dans nos repas, composés presque tous de beurre, de cacao, et de détestables boissons. Aussi le premier soin dont je crus devoir m’embarrasser lut d avoir une meilleure table, et de grossir mon domestique. Je pris à mon service un nègre qu'un de

3ia LE BACHELIER DE SALAMANQUE.

nos alcades me donna pour un habile cuisinier, et dont

je fus en effet très content.

Ce nègre, nommé Zaïnor, avoil été marmiton chez le premier président de l’audience de Guatimala, et y avoit appris la cuisine. Il me servoit tous les jours quelque nouveau plat qui rendoit bon témoignage de son savoir-faire, et piquoit ma sensualité. Tantôt il me faisoit manger des boudins faits avec du maïs et de la chair, ou de volaille , ou de pourceau frais, assaisonnés de cliilé ou de poivre long ; et tantôt il me régaloit d’un hérisson à l’étuvée, ou bien d’un ragoût d’une sorte de lézard qu’on appelle iguana, qui a sur le dos des écailles vertes et noires, et qui ressemble à un scorpion.

Le père Carambola, dans cet endroit, remarquant que je faisois la grimace, ne put s’empêcher de rire. Monsieur le bachelier, me dit-il ensuite, il me semble que les mets dont je vous parle ne vous font pas venir l’eau «à la bouche. Non, je vous jure, lui répondis-je; ils sont plus propres à faire crever un honnête homme, qu’à flatter son goût : jamais Zamor ne sera mon cuisinier. Cependant, répliqua le père Cyrille, je vous assure que ces ragoûts ne sont pas si mauvais que vous vous 1 imaginez; et je suis persuadé que si vous en aviez une fois tâté, vous leur rendriez plus de justice. Un hérisson et un iguana bien cuits et bien épicés sont d’un goût exquis : on croit manger du lapin. Les Espagnols, de même que les Indiens, s’en accommodent fort dans le pays de Guatimala. Les premiers officiers de la chancellerie les préfèrent aux cailles, aux perdrix et aux faisans. A la bonne heure, lui repartis-je :

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