‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 174 sur 236 · CHAPITRE I. \ I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I. \ I

on a bien raison de dire <[ii'il ne fanl pas disputer des coûts.

Vive Dieu! s’écria le moine, comme s il n’eûl pas assez vanté scs hérissons et ses lézards, je vous avoue que je trouvois ces viandes délicieuses. Je mangeois aussi avec plaisir des tortues tant d'eau que de terre ; et cetoit un festin des dieux pour moi , lorsque avec cette ambroisie je buvois du nectar, c’est- à -dire il une boisson appelée par les Indiens le chieha, liqueur composée d’eau et de jus de cannes de sucre avec un peu de miel. Néanmoins , quelque excellent «pie soit ce breuvage, je m’en dégoûtai quand j’appris que, pour lui donner de la force, on jetoit dans le vaisseau où il se faisoit des feuilles de tabac, quelquefois meme un crapaud tout en vie, et que souvent il causoit la mort aux personnes qui en avoient un peu trop bu. Je renonçai donc au chiclia sitôt que je sus de quelle manière il se i ai soit , et je m’en tins à d’autres boissons, qui véritablement ne valoient pas les vins qu’on boit en Espagne; mais, grâce au ciel, on s’accoutume à tout.

\vec mon cuisinier Zamor, j’avois encore quatre autres domestiques: un qui me scrvoit à table, et faisoit mes commissions dans la bourgade; un autre dont 1 occupation était d’aller recueillir mes dîmes , qui consistaient en œufs, en volaille, et dans une certaine somme d'argent qui m’étoit exactement payée tous les mois par les régidors ; un jardinier, avec un valet décurie; car j’avois une mule pour aller prêcher dans un petit village qui étoit de ma paroisse et à trois lieues de Petapa. C.e petit village, appelé Mixco, m’étoit d’un grand revenu. J’y a 1 lois souvent, et je n’y allois

W LE BACHELIER DE SALAMANQUE, jamais que je n’en rapportasse six pièces de volaille pour le moins, avee du cacao pour me faire du chocolat, sans compter 1 argent qu’on me donnoit pour ma messe et pour mon sermon : car bien que j'eusse affaire à des auditeurs peu capables de tirer quelque fruit de mes exhortations, je ne laissois pas de monter toujours en chaire, et de prêcher à bon compte; de sorte que mon presbytère étoit bien muni de provisions.

Comme chaque village est dédié à quelque saint dont les habitants célèbrent la fête pendant huit jours, le patron de Mixco est fort honoré durant son octave, et le curé a tout lieu d'être content des offrandes qu’il reçoit. La confrérie de Saint -Hyacinthe fait dans ce temps-là des réjouissances qui me paroissent mériter que je vous en fasse succinctement le détail. Le premier jour, les confrères, avec les plus jolies fdles du village, s’habillent d’étoffes de soie ou de toile fine, se parent de plumes et de rubans, et forment ensemble des danses bien concertées qu’ils exécutent à ravir. Ma is ce que je n’approuve nullement, et ce qu'on ne peut pardonner qu’à des Indiens qui sont encore dans l’idolâtrie, c’est qu’ils commencent la danse dans l’église, et vont la continuer dans le cimetière. Après quoi le reste de l’octave, ce sont des banquets dans lesquels on prodigue le chicha, et d’autres excellents breuvages, dont tous les assistants boivent jusqu’à crever.

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