‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 175 sur 236 · CHAPITRE f. X TT · texte numérisé non relu

CHAPITRE f. X TT

Le pire Cyril/c se fait aimer et estimer des Indiens et des Indiennes. Histoire intéressante de deux frères et d'une sœur. I! prêche en proconchi , et, par la beauté de ses sermons , il obtient une place à /'academie de Petapa.

Je f aisois donc bien mes orges, tant à Mixco qu’à Petapa. Quoique je fusse obligé de rendre trois cents Écus par an à notre maison de Guatimala, d me restoil encore assez d'argent pour n’avoir pas sujet d’enviet le bonheur des religieux du Pérou qui possèdent des bénéfices dans les villages des Indiens, et gardent pour eux tout ce qu'ils peuvent amasser. Je n’étois ni moins riche ni moins heureux. Outre que j’aurois pu donner à mon couvent cinq cents écus au lieu de trois cents, je commençai à me mêler sous main de trafiquer avec des marchands : ce qui, j’en conviens, étoit un peu contre le vœu de pauvreté; mais que voulez - vous ? j’imitois les autres religieux qui avoient comme moi fie bonnes cures. Voilà ce que fait le mauvais exemple.

Les Indiens des environs de Guatimala sont des gens doux et débonnaires. Ils ne demandent qu’à vivre en paix. Ils anneroient jusqu’aux Espagnols mêmes, si ceux-ci les traitoient avec un peu plus d’humanité. Il finit pourtant en excepter une espèce de nègres esclaves qui demeurent dans les fermes d’indigo. Ces derniers sont des hommes farouches et redoutables. Quoiqu’ils n aient pointd autres armes qu’une petite lance, ils ont

•3lf> LE BACHELIER DE SALAMANQUE, ia hardiesse d affronter un taureau sauvage en furie, ou de joindre dans les rivières des crocodiles, qu’ils ne quittent j)oinl qu ils ne les aient tués. De pareils esclaves font quelquefois trembler leurs maîtres. Pour les Indiens de Petapa, je vous les donne pour les meilleurs de l’ Amérique : aussi polis que les autres sont grossiers, ils forment entre eux une douce société, ou règne un esprit de concorde et une amitié fraternelle. Mais ce qu il y a de plus admirable, c'est leur bonne foi et leur intégrité. Je vais vous en rapporter un trait.

Un noble et riche Indien de Petapa mourut, et laissa une assez grosse succession à deux fils et à une fille qu’il avoit. L’aîné des deux frères se chargea du soin de faire trois lots égaux. Lorsqu’il les eut faits, il dit à son cadet et à sa sœur : ( .hoisissez. Vous êtes notre aîné, lui répondirent-ils, c’est «à vous de choisir. Non, répliqua-t-il, puisquej ai fait les lots, il est juste que vous preniez ceux qu il vous plaira. Le cadet et la sœur choisirent donc chacun son lot, et le troisième fut le partage de l’aîné. Il y avoit dans le lot de celui-ci un coffre épais, au fond duquel on avoit pratiqué une cache, où il se trouva par hasard mille pièces d’or. Le frère aîné en ayant fait la découverte, invita son frère et sa sœur dans un repas, sur la lin duquel il leur fît servir dans un plat toutes les pièces, en leur disant : Voilà ce qui éloit caché, sans que je le susse, dans un coffre démon lot; il faut que nous le partagions, la justice le veut.

Je vivois dans une union parfaite avec ces Indiens, qui m’aimoient, tout Espagnol que j’étois. .le me divertissois avec eux tous les jours. Je m’entretenois librement et jouois aux cartes avec leurs femmes, dont ils

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