‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 176 sur 236 · CHAPITRE LXli · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXli

no sont point jaloux, et qui, pour la plupart, sont si spirituelles, que c’est un plaisir de les entendre parler proconclu. Vussi les académiciens de Petapa les consultent-ils assez souvent; el quand dans les conférences de ees messieurs, leurs opinions se trouvent partagées sur un mot, ilsdisent : Il laut consulter là-dessus les femmes. Ce qui prouve que l'académie est fort galante.

Lesdames indiennesdécident donc, et leurs décisions sont respectées, mêmequelquefoisaumépris de la grammaire du père Etienne. J'ai connu, entre autres, une daine chez qui les beaux esprits de la bourgade s’assembloient, et qu’on écoutoit comme un oracle : elle s'exprimoit avec une élégance admirable, et jugeoit si sainement des ouvrages d’esprit, que les jugements qu’elle en portoit ne trouvoient point de contradicteurs. Cette dame étoit veuve d'un noble indien qui lui avoit laissé assez de richesses pour vivre d’une manière convenable a sa qualité. J'allois souvent chez elle, et j’\ rencontrois presque toujours des académiciens dont jemettois a profit la conversation. Je retenois ce que je leur entendois dire de singulier. Je prenois garde à leurs tours, à leurs expressions; et je remarquois que ces hommeslà avoient une laçon de penser supérieure à celle des personnes ordinaires. Enfin, j’achevai d’apprendre, en les écoutant, toutes les délicatesses du langage proconclii.

Lorsque je crus en posséder l’esprit et les raffinements, je (us assez téméraire pour vouloir prêcher devant 1 académie en corps. Mais pour être plus sur de plaire a ces maîtres de langue indienne, je m'avisai d un expédient qui rendit ma témérité heureuse : parmi

3i8 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, les livres que le père Etienne, en partant pour s’en retournera Guatiniala, m’avoit laissés pour me perfectionner dans le proconchi, je trouvai, outre son dictionnaire et sa grammaire, un recueil de discours nouvellement prononcés à l’académie de Petapa : je le feuilletai; et pêchant, pour ainsi dire, en eau trouble , j’en tirai les phrases les plus brillantes , les façons de parler les plus nouvelles , et j’en composai un sermon qui frappa tous les académiciens. Il y a du beau làdedans, se disoient-ils les uns aux autres; ce jacobin dit de fort bonnes choses, et a un style marqué à notre coin.

Que vous dirai-je? Ces messieurs furent si contents de ma diction, ou si vous voulez de la leur, que dans leur première assemblée ds résolurent de m associer à leurs glorieux travaux. Ils m’envoyèrent annoncer cet honneur par deux députés. J’eus encore recours à mon recueil pour composer un discours; et le jour de ma réception étant venu, je fis mon remercîment à mes nouveaux confrères, en débitant elfrontement à leur barbe leurs propres phrases.

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