CHAPITRE LXIII
Des dames indiennes de Petapa. Secret merveilleux pour rendre quelqu'un amour aux , et dont elles se servent quelquefois. De la grande et sainte entreprise que forma le pere Cfril/e , et quel en fut /.' événement.
Le père Cyrille alloit continuer son récit; mais je lui lis auparavant une question. Vous venez, lui dis-je, de me vanter l’esprit tics Indiennes de Petapa, sans taire aucune mention de leur beauté. Cela ne me prévient pas en faveur de leurs charmes. Elles ne sonl pas moins jolies que celles de Mexico, répondit le moine, ni vêtues moins proprement; mais elles sont habillées d'une manière différente.
Elles portent , au lieu de chemise, une espèce de surplis quelles appellent guiapil, qui leur descend du haut des épaules jusqu'au-dessous de la ceinture, avec des manches fort larges, et si courtes, qu elles ne leur couvrent que la moitié du bras. Ce guiapil est orné sur l’estomac de quelque ouvrage île plumes ou de coton, qui sert plus à parer le sein qu’à le cacher. Elles ont avec cela des bracelets et des pendants d’oreilles, point de coitle sur la tête; leurs cheveux sont retroussés seulement avec des bandelettes de soie. Elles vont les jambes nues, et portent des souliers noués avec un large ruban.
Je ne vous parle que des femmes riches ou de qualité; car les autres marchent pieds nus , et n’ont qu’une
320 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, simple mante de laine, qu’elles lient autour d’elles; ee qui d’abord n’éblouit pas les yeux. Néanmoins, quoique ees dernières n'aient pas le coup d’œil séduisant, elles ne laissent pas de faire aussi des conquêtes. Il y a des nobles indiens et des Espagnols d’un goût capricieux qui les courent : ils les vont voir secrètement dans leurs cabanes couvertes de chaumes, où il n’y a pour tout logement qu’une salle basse, au milieu de laquelle ces Indiennes font du feu pour la cuisson de leurs viandes: et comme il n’y a point de tuyau à la couverture de la cabane, la fumée remplit nécessairement toute la salle; de sorte qu’on peut dire que ces galants, sc trouvant là comme dans un four, étouffent d’amour et de fumée.
Revenons aux femmes des principaux Indiens. Cellesci habitent des maisons mieux bâties et bien meublées. Lorsqu’elles vont à l’église ou en visite, elles portent un voile de toile de Hollande , d’Espagne ou de la Chine , qui leur couvre la tête et descend jusqu’à terre; mais sont-elles de retour au logis , elles ôtent sans façon leur guiapil par en haut, si bien qu’elles demeurent la gorge et les épaules nues. Il est vrai que par décence, ou par grimace, elles remettent promptement le guiapil si quelque homme vient leur faire visite dans ce temps-la. Je dis par grimace, puisqu’elles ne sont pas cruelles naturellement ni hypocrites. Bien loin de s armer contre les jeunes gens qui leur font la cour, elles leur donnent beau jeu. Elles sont galantes enfin comme les autres Indiennes, mais en même temps fort superstitieuses. Quelque goût qu elles se sentent pour un homme qui les cajole, elles ne se rendront point à ses désirs amoureux, qu’elles n’aient auparavant consulté le vol et le