CHAPITRE LXIII. ,q
chanl des oiseaux, ou bien observé la rencontre des bctes qui traversent les chemins. Si elles en tirent un augure lavoiable, le galant peut tout espérer; au lieu que si elles n’en' conçoivent qu’un malheureux présage, il n a qu a chercher fortune ailleurs.
Quelques-unes de ces Indiennes portent plus loin la superstition, et se mêlent de magie pour réussir dans leurs entreprises. Je me souviens qu’une de celles-ci, voulant inspirer de I amour à un jeune Indien dont elle
savon que le cœur etoil engagé ailleurs, lit un philtre amoureux qui rendit l’Indien infidèle.
Que dites- vous, père Cyrille, interrompis -je en riant ? Vous parlez en voyageur, vous contez des fables. On ne dispute point des faits, me dit-il; et ce que je vous raconte en est un, dont j’ai moi-même été témoin. Je vous dirai de plus que le philtre étoit composé de poudre de colibri. Le colibri, ajouta-t-il, est un oiseau d un plumage brillant et de la grosseur à peu près d’un étourneau. On le met sécher au soleil, puis on le pulvense, et cette poudre funeste, mêlée dans du vin ou dans quelque autre liqueur, porte le poison de l'amour dans le cœur qu’on veut enflammer, suivant l’intention
de la personne qui fait le charme. N’ajoutez pas foi, si vous voulez, ;'t ce je vous dis; mais il est constant
que plusieurs Indiens mont assuré avoir vu employer et philtre avec succès. L indienne même qui s’en est servie si efficacement me l’a avoué.
Le moine avoit beau me paroîlre persuadé de ce qu il disoit, il avoit beau protester que rien n etoil plus vétilahle, je ne pouvois le croire. Cependant on verra cla,ls Sl|ile, par une aventure qui m arriva, que l’his- Le Bachelier. ...
toire de l’amant indien, détaché de sa maîtresse par un
sortilège, pouvoit fort bien nôtre pas un conte.
Pour achever de vous peindre les Indiennes de Petapa, poursuivit le religieux, je dois vous dire qu'elles ne professent qu’en apparence la religion catholique. Ce qui passe leur entendement ne trouve en elles que de l’incrédulité. Je n’ai fait pour les convertir que des efforts inutiles, quoique pour en venir à bout j’aie épuisé les expressions les plus énergiques du langage proconchi. Ces esprits indociles et superstitieux adorent en secret des idoles de bois ou de pierre. Ils conservent avec un soin religieux, dans leurs maisons, un crapaud, ou quelque autre hôte semblable , à la vie de laquelle ils croient fermement que la leur est attachée.
Quand je dis qu’ils adorent secrètement leurs idoles, c’est qu’ils n’oseroient leur rendre un culte public. Les Espagnols les en empêchent, et font un mauvais parti à leurs fausses divinités, lorsqu’elles ont le malheur de tomber entre leurs mains. Mais c’est à quoi ces idolâtres prennent bien garde. Ils cachent ordinairement leurs idoles dans quelque caverne dont ils bouchent l’entrée, et dans laquelle ils s’assemblent la nuit comme dans une pagode pour les adorer. Si malheureusement pour eux leur curé est averti de ces assemblées nocturnes, c’est à lui à y mettre ordre; ce qu'il peut faire en demandant main forte aux alcades et aux régidors, qui, pour faire les catholiques zélés, ne manquent pas de lui donner des soldats espagnols pour 1 escorter et pour aller briser les idoles. Mais ces sortes d expéditions ne sont pas sans péril pour un curé, qui par-là s’expose à gagner une couronne de martyr en se faisant mettre en pièces par les Indiens.