CHAPITRE L X V
à l'appartement du père Atlumase. En y allant , je disois en moi-mème : Voyons si le prieur des jacobins de Mexico est aussi bien dans ses meubles que le gardien des cordelicrs de Xalapa. J'aurois tort d’en douter : saint Dominique est plus riche que saint François
En effet, le père Atlumase avoil huit à neuf pièces de plain-pied , toutes ornées de tableaux, et magnifiquement meublees. Ees plus beaux ouvrages de plumes de méchoacan y brilloient de toutes parts. On y voyoit des tables couvertes de tapis de soie, et des buffets garnis de vases de la plus belle porcelaine de la Chine et du Japon. Enfin mes yeux furent éblouis de la beauté des choses qui les frappèrent, et qui certainement auroient fait honneur au palais d'un cardinal. Nous trouvâmes le prieur qui s'amusoit à chanter en pinçant les cordes d un luth. Mon révérend père, lui dit mon conducteur, votre révérence veut bien que je lui présente un de mes meilleurs amis, le seigneur don Chérubin de la Fonda, 1 illustre gouverneur du ]eune don Alexis de Gelves,(ils du vice-roi? Le. père Atbanase, par rapport a mon ami Carambola, me fit toutes les politesses imaginables. 11 me régala même d’une collation, pendant laquelle il 11e parla que de musique et de concerts.
Ce moine me (it connoître par-là où le bat le blessoit. .1 applaudis à ce qu il dit; et le prenant par son foible : Mon révérend père, lui dis-je, mon ami m’a vante votre voix dans des termes qui m’ont- inspiré une violente envie de vous entendre chanter : j’ai de la peine à croire qu'il 11e m’ait pas un peu surfait. Vous en allez juger par vous-même, répondit modestement le prieur. V ous avez raison de vous défier du père Cyrille :
I-E BACHELIER DE SALAMANQUE, outre qu il a beaucoup d’amitié pour moi, il n’est pas fort sensible à l'harmonie. A ces mots, il se leva pour aller prendre son luth, et sans façon se mit à jouer de cet instrument, en chantant une chanson dont il avoit lui-même, nous dit-il, composé l’air et les paroles. Un amant, dans cette chanson, se plaignoit d'une clame cruelle, et tachoit de 1 attendrir par des paroles touchantes. Il falloit voir comme le moine entroit dans la passion, et filoit des sons tendres en roulant les yeux en amant qui succombe à sa langueur ; ce qui faisoit avec son froc un contraste fort réjouissant.
Seigneur don Chérubin , me dit le père Cyrille après que le prieur eut chanté, vous voyez les innocentes récréationsdesa révérence. Que vous semble de sa voix? Ne la trouvez-vous pas bien moelleuse , et ne seroit-ce point un meurtre qu'elle ne fût point exercée? Je me gardai bien de lui répondre que la voix d’un prêtre et d’un religieux devoit être consacrée aux louanges du Seigneur, car les personnes qui prêchent aux autres n’aiment pas qu'on leur fasse des sermons; au contraire, j’approuvai fort les amusements du père prieur. Je lui lis même répéter sa chanson, en lui disant que j’étois charmé de sa voix , de sa musique et de sa poésie. Je ne laissai pas néanmoins de dire en particulier au père Cyrille ma pensée sur cela. U prit le parti de son prieur; et, pour faire en même temps l’apologie des moines américains en deux mots, d me cl i t : Si les religieux de ce pays-ci n’ont pas des visages qui prêchent la mortification , que cela ne vous prévienne point contre eux : pour n’avoir point l’ai r hypocrite, ils n’en sont pas moins vertueux.