‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 185 sur 236 · CHAPITRE LX VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LX VI

Don Chérubin va noir les pénitents du désert , et reconnoit parmi eux don Gabriel de Mo ne bique , le ravissent de doua Pailla, sa femme. De la conversation qu'eurent ensemble ces deux cavaliers ennemis , et comment ils se séparent . Impression que le récit de l' enlèvement de l'épouse de don Chérubin fit dans son cœur.

Un soir, me trouvant dans une compagnie où l’on s entretenoit de la beauté des environs de Mexico, j’entendis dire , et chacun en convenoit, que le lieu le plus agréable de tous étoit celui qu'on appelle la Solitude ou le Désert.

Comme je n’y avois point encore été, quoique j’en eusse souvent entendu vanter les agréments , je résolus d'y aller dès le lendemain avec Toston , qui n'étoit pas moins curieux que moi de voir cet endroit. Nous en prîmes le chemin, tous deux montés sur des chevaux des écuries du vice-roi. N ous eûmes fait en peu de temps les trois lieues qu'il y a de la ville à ce séjour solitaire, qui mérite bien une description. C'est une montagne environnée de rochers, et sur laquelle il y a un couvent

33a LE BACHELIER DE SALAMANQUE.

que les pères cannes déchaussés ont fait bâtir pour s’y

retirer comme dans un Hermitage.

On voit au bas et tout autour de cette montagne plusieurs chapelles , qui toutes ont des jardins remplis de fleurs et de fruits. 1! sort même tles rochers, en plus d'un endroit, des fontaines qui rendent avec l’ombrage des palmiers cette solitude toute charmante. Le dedans de ces chapelles est orné de peintures à fresque, qui représentent les différentes sortes de tourments que les martyrs ont soufferts : eL comme si ce n'étoit pas assez d’exposer à la vue du monde des disciplines, des liaires, et d’autres instruments de mortification , pour marquer la vie austère et pénitente qu’on mène en ce désert, on voit encore dans chaque chapelle une espèce d’hermite qui se déchire la peau à coups de verges de fer; ce qui attire le peuple mexicain , à qui les spectacles d horreur font autant de plaisir qu’aux Anglois.

Ces flagellants passent pour des saints. Je les considérois avec admiration. Ayant observé que quelquesuns des spectateurs leur donnoient de l’argent pour avoir part à leurs prières, je voulus les imiter; et, dans cetle intention, je m’approchai d’une chapelle pour présenter une pistole au saint personnage qui s’y fouettoit d’une étrange façon : mais imaginez-vous quel fut mon étonnement de reconnoître dans ec misérable hermite, tout défiguré qu’il étoit, don Gabriel de Monchique, le ravisseur de doua Paula! Je doutai d’abord du rapport de mes yeux, et je dis à Toston : Regarde avec attention ce pénitent : ne démêles-tu pas en lui les traits du perfide don Gabriel? Est-ce une illusion? Non , Monsieur, me répondit-il, vous ne vous trompez pas.

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