CHAPITRE I. XIX. 35i
palais. Le vice-roi les interrogea lui-même. Ils nièrent qu ils eussent aucune connoissance des endroits de la rivière oîi l’on prétendoit cju'il y eût de l'or. Pour les engager à les découvrir, on employa d’abord la doueeiu et de belles promesses, ensuite les menaces, et même les tourments. I out cela lut inutile, on ne put leur arracher leur secret.
Si son excellence nous eût voulu croire, Salzedo et moi, il en seroit demeuré là. Il auroit renvoyé ces malheureux dans leur pays, et se seroit contenté de les avoir inhumainement traités. Tel fut notre avis, qui pourtant ne fut pas suivi, tout judicieux qu’il éloit. Le viee-roi , ne pouvant perdre l’espérance de tirer de l'or de ces prisonniers, prit le parti d’écrire à la cour pour informer le premier ministre de ce quis'étoit passé, et lui demander ce qu’il de voit faire de ces trois gentilshommes indiens. Le duc d’Olivarès, s’imaginant déjà tenir vingt tonneaux de poudre d’or, fit promptement réponse au comte de Gelves, et lui ordonna de faire sans façon trancher la tète aux Irois frères, s’ils s’obstinoient à garder le silence.
Quoique cet ordre parût cruel au vice-roi, il ne laissa pas de se disposer à faire cette sanglante exécution, quelque chose que nous pussions, mon collègue et moi, lui représenter pour l’empêcher de se couvrir du sang de trois hommes qui ne persistaient à se taire que parce qu’ils n'avoient peut-être rien adiré. 11 opposoit à nos discours deux raisons auxquelles nous fûmes obligés de nous rendre. Premièrement, il connoissoit le caractère du comte-duc, ministre altier, et qui vouloit qu’on lui obéit sans remontrance : d ailleurs , il le menageoit pour
35a LE BACHELIER DE SALAMANQUE, se faire continuer dans son poste quelques années au delà du terme de sa commission, lequel étoit près d’expirer; car il y avoit déjà quatre ans qu’il gouvernoit le Mexique, dont la vice-royauté ne dure que cinq ans, mais qui quelquefois est prolongée jusqu’à dix par le moyen des présents que le vice-roi fait en Espagne, tant au premier ministre qu’au conseiller du conseil des Indes.
Lorsque je vis les trois victimes infortunées de l’avarice du comte-duc et du vice-roi menacées d’une prochaine mort, j’en eus compassion : Monseigneur, dis-je à son excellence, avant qu’on répande le sang de ces Indiens, mettons l’adresse en usage, puisque la torture à été inutile. Je connois un jacobin qui est fort éloquent, et qui parle parfaitement la langue indienne. Je crois que s’il voyoit les prisonniers, et qu'il eût avec eux plusieurs entretiens, il viendrait à bout de leur faire révéler ce qu’ils cèlent avec tant d’opiniâtreté. J’approuve votre idée, répondit le comte, et rien ne doit nous empêcher de la suivre. Allez tout à l’heure chercher ce religieux , et me l’amenez : s’il peut réussir dans cette affaire, il n’a qu’à compter que je lui ferai avoir un évêché. Je montai aussitôt en carrosse, et me rendis au couvent des jacobins, en disant en moi- même : Vive Dieu! si mon ami Carambola pouvoit devenir évêque, ce serait fort plaisant.
Qui vous amène ici, s’écria le père Cyrille dès qu’il me vil paraître? Y a-t-il quelque chose pour votre service? 11 s’agit plutôt du vôtre, lui répondis -je, puisqu'il est question d’une mitre qu'on veut vous mettre sur la tête. J’espère que vous vous expliquerez, me dit-il; car