‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 26 sur 236 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

un honnête homme qui me rend service actuellement, qui a déjà mérité mes bienfaits; je penserai à sa fortune quand je ne l'aurai plus devant mes yeux, quand je ne songerai plus à lui ?

Telles étoient les tirades réjouissantes dont le I »iscayen me régaloit de temps en temps, et dont je ne laissois pas de profiter. Je le rencontrai un soir à la promenade, il vint m’aborder d'un air riant : Qu’avezvous, lui dis-je, mon ami? A votre air joyeux on diroit que vous avez déterré quelque poste admirable. Il y a quelque chose de cela, me répondit-il : j’ai découvert en effet une place qui me convenoit fort; mais, par malheur pour moi, on ne m’a pas trouvé convenable à la place. Je ne vous entends point, lui répliquai-je; parlez-moi pl us clairement. Vous saurez donc, reprit-il, qu'ayant appris hier, par la voix publique, qu’une dame cherchoit un précepteur pour commencer son Jils, qui n'a que cinq ans, j’ai ce matin été chez elle pour lui offrir mes services, qui ont été rejetés. Ou m’a dit que j étois trop petit. Comment donc, interrompis- je en riant, pour entrer chez cette daine faut-il avoir six pieds de liant? < )ui, repartit Carambola. La dame veut un garçon de belle taille; encore demande-t-elle avec cela tpi il soit fort jeune; car, quoique je n’aie que trente-trois ans, on m'a trouvé trop vieux.

Je redoublai mes ris a ces paroles, et jugeai (pie la dame en question devoit être une extravagante. Je le dis au licencié, (pii me répondit d’un air sérieux : Non, non, c est une femme de très bon sens, une prude (pii sait concilier le goût des plaisirs avec le soin de sa réputation, et veut se faire un amant du précepteur de

4° LE BACHELIER DE SALAMANQUE, son fils. Comment la nommez-vous, dis- je au Biscayen? Bile se fait, dit-il, appeler madame la marquise. Son mari est un capitaine qui sert en Lombardie. C’est tout ce fluej en sais. Au reste, je puis vous assurer que c’est une belle dame, et qui paroît avoir de l’esprit. N’êtesvous pas curieux de la voir? Vous m’en inspirez l’envie, lui repliquai-je , et je suis d’avis d’aller demain me présenter à cel te marquise. Je vous y exhorte, s’écriat-il ; et je suis persuadé que vous êtes le précepteur qu’il lui faut.

Je ne manquai pas de me rendre le jour suivant chez la femme du capitaine, où je me fis annoncer sous le titre de bachelier de Salamanque. Une vieille suivante, qui ressembloit un peu à Rodriguez, m’introduisit dans un cabinet où sa maîtresse s’occupoit à lire. La marquise suspendit sa lecture en me voyant, et me demanda ce que je lui voulois. Madame, lui dis-je, j’ai appris que vous cherchiez un précepteur pour monsieur votre fils, et je prends la liberté de m'offrir à remplir ce poste, si mes services vous sont agréables. La dame, à ces paroles, attacha ses yeux sur moi. Je ne fus pas moins attentivement considéré de la soubrette, et je m’aperçus que ma personne avoit en elles deux juges favorables: je leur parus un tout autre homme que Carambola.

Monsieur le bachelier, me dit la dame, quel âge avezvous? Comme je me ressouvins qu’elle avoit trouvé le petit licencié trop vieux à trente-trois ans, je répondis effrontément que je n’en avois pas encore vingt-deux, quoique j’en eusse déjà vingt-six. Tant mieux, reprit la marquise, je veux un précepteur qui soit jeune; j’ai cette fantaisie -là. Mais ne mentez point, poursuivit-

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