‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 27 sur 236 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

elle : êtes-vous un garçon bien rangé? Car je vous déclare que je ne m'accommoderais point du tout d un libertin qui sortiroit de chez moi tous les jours pour aller se divertir en ville, .le veux un bomme sédentaire, et qui élève mon fils sous mes yeux.

Je suis donc votre fait. Madame, m’ecriai-je. Quoique je sois à l'Age oii les passions sont en longue, ma raison . aidée des bonnes études que j’ai faites, les tient en bride, de façon que je crains peu leurs saillies. Outre eela, je ne connois personne à Tolède, et surtout aucune femme : ainsi, bornant mes plaisirs à l’éducation de monsieur votre fils, je ne m’attacherai qu’à cultiver cette jeune plante, si vous me faites l'honneur de m’en confier le soin.

Je serai bien contente de vous, reprit la femme du capitaine, si vous tenez une conduite si sage. Je vous choisis donc pour instruire et gouverner mon fils. A l'égard de vos appointements, ajouta-t-elle, n’en soyez point en peine : je les réglerai sur votre zèle et sur vos services. Elle accompagna ces paroles d’un air si modeste et si réservé, (pie, malgré ma vanité, je ne me laissai point prévenir contre sa vertu, ni ne me flattai pas de l’espérance de m’attirer son attention.

Pour raconter les choses en fidèle historien, je fus frappé des appas de la marquise, qui n’avoit pas encore trente-cinq ans. Sa beauté me parut ravissante. Je sentis, sans savoir pourquoi, une secrète joie de me voir arrêté dans cette maison, d’oii je sortis avec empressement, pour y faire apporter mes hardes. Je rencontrai dans la rue le petit licencié, qui m’y attendoit par curiosité. Tic bien! mon ami , me dit-il, comment avez-vous été

«'cou de la marquise? On ne peut pas mieux, lui répondis-je, et je vous apprends que je suis précepteur de son fils.

A ces mots, Carambola lit un éclat de rire. Je me doutois bien, s’écria-t-il, que votre jeunesse et votre ligure ne pouvoient manquer de faire leur effet. Que vous aurez d’agrément chez cette dame ! Oh ! doucement, s’il vous plait, monsieur le licencié, interrompis-je en pénétrant sa pensée; jugez d’elle plus charitablement. Pour moi, je la crois vertueuse; elle ne montre du moins que de beaux dehors. Pourquoi taxer d’hypocrisie son air sage? S’il ne faut pas se fier aux belles apparences, il ne faut pas non plus les condamner. \ous avez raison, reprit-il, je puis me tromper; mais je gagerois bien que je ne me trompe pas.

Je retournai quelques heures après à l’hôtel de la marquise avec mes bardes, et là je pris possession d’un appartement préparé pour mon écolier et pour moi. Je demandai à voir l’enfant, qui me fut amené par la vieille femme de chambre que j’avois déjà vue, et qui lui servoit de gouvernante. Je le trouvai fort joli. Il etoit à la lisière, et ne faisoit que bégayer. Quel disciple pour un bachelier de Salamanque ! A ma place un pédagogue orgueilleux auroit refusé de s’abaisser jusqu’à montrer les lettres de l’alphabet : mais je regardai cela dans un autre point de vue ; et comme Aristote se fit honneur d’être le premier maître d’Alexandre, je me fis gloire d’être celui d’un marquis.

Je m’entretins avec la vieille gouvernante, qui se nommoit Sephora : Seigneur bachelier, me dit-elle, je mis bien aise que votre personne ait plu à madame. Il

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