‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 28 sur 236 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

ne falloit pas moins qu’un homme fait comme vous pour lui agréer, tant elle a le goût délicat. Il csl venu se présenter ici vingt précepteurs, dont elle n’a pas voulu, quoiqu’il y en eût pourtant parmi eux d’assez agréables. Vous ne serez pas fâché, poursuivit - elle , d’être entré dans celle maison, Madame la marquise est riche et généreuse : en un mot, votre fortune est assurée, pourvu que vous ayez pour ma maîtresse une complaisance aveugle et des attentions infinies; c’est son foible, je veux bien vous le dire : profitez-en; et surtout accommodez-vous, si vous pouvez, au défaut qu’elle a d’aimer les romans de chevalerie à la fureur. Vous sentez-vous capable d’entrer dans ses sentiments? Sans doute, lui répondis-je; il ne me sera pas difficile de flatter son entêtement , puisque j’aime beaucoup moi-même ces sortes de livres. Cela étant, reprit la soubrette, vous la charmerez. C’est sur quoi vous pouvez compter.

Véritablement, dès la première conversation que j’eus avec la marquise, je m’aperçus (pie c’étoit une personne qui avoit la mémoire farcie de lambeaux romanesques. Elle ne me parla que de Roland l’amoureux, du chevalier du Soleil, d’Amadis de Gaule, d’Amadis de Grèce, et surtout de l'incomparable don Quichotte de la Manche, et de bien d’autres ouvrages semblables dont elle faisoit ses délices, et qui composoient seuls sa bibliothèque. Quoique je ne fusse pas de son sentiment sur ces productions extravagantes, je feignis d en être, et je mis ces romans au-dessus de tous les livres du monde. Peut-être aussi que j’en fus la dupe, et, <pie la dame n’affcctoit de paroître folle, de ces sortes

44 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, d écrits que pour parvenir à ses fins. Quoi qu’il en soit, si elle eût borné sa folie au plaisir de lire ces impertinences, j’aurois toujours été assez complaisant pour les louer en dépit du bon sens; mais elle la poussa plus loin.

Monsieur le bachelier, me dit-elle un jour que j’entrai dans son appartement dans le temps qu’elle lisoit don Belianis de Grèce, vous voyez une femme enchantée d’un entretien qu’elle vient de lire. Que don Belianis et Florisbelle savent bien filer le parfait amour! Qu’il y a de délicatesse dans leurs sentiments ! Que leurs expressions sont touchantes! J'en suis encore tout émue.

Je le crois bien, Madame, lui répondis-je; rien n'est plus propre à remuer les passions. Je suis comme vous, je me sens transporté de plaisir lorsque je lis certaines conversations dans certains livres de chevalerie ; elles jettent mon âme dans un désordre, dans un ravissement . Qu’entends-je! interrompit la marquise d'un

air agité. Est-il possible que je rencontre un homme aussi sensible que moi à la lecture des romans, et que cette homme-là soit vous ? J’en ai d’autant plus de joie, que je souhaite d’avoir un amant qui me rende des soins, et me serve en chevalier errant. Je fais choix de vous, mon cher bachelier. Métamorphosons-nous tous deux, vous en héros, et moi en héroïne de chevalerie. Prenez -moi pour votre amante, et je vous aimerai comme mon chevalier. Soupirons l’un pour l’autre; brûlons tous deux d’une flamme aussi vive que celle qui consumoit le prince de Grèce et sa maîtresse.

Elle accompagna ce discours de démonstrations si agaçantes, que le pauvre don Chérubin, qui ne trouvoit

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