‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 39 sur 236 · C II A P I T 11 E XI L · texte numérisé non relu

C II A P I T 11 E XI L

Le duc d'Ossone, en cel endroit, ne put s'empêcher de m'interrompre. Voilà, s’écria-t-il en soupirant, voilà ces sujets si lidèles et si zélés, qui protestent qu’ils sont tout prêts à prodiguer leur sang et leurs biens pour la gloire de leur souverain! Si le roi faisoit acheter les charges qu’il donne en pur don, quelle maison y perdroit plus que la mienne? Je sacrifie au profit du monarque mes parents et mes alliés; je n’ai en vue que ses intérêts, et l'on m'en fait un crime! Telle est la récompense des serviteurs trop affectionnés.

Continuez, poursuivit-il; je suis très content du choix que mon fils a fait de vous pour m’instruire de ce qui se passe à la cour à mon préjudice : vous vous acquitte? de cet emploi d’une manière qui m’est agréable. Continuez donc. Quelle injustice me fait-on encore? La plus effroyable, repris-je, et la plus sensible qu’on puisse faire à un fidèle sujet de Philippe : vous avez, dit*on, formé l’ambitieux projet de vous faire roi de Naples.

Le duc, à cette accusation, ferma les yeux, haussa les épaules, et me demanda qui pouvoit être assez son ennemi pour lui vouloir imputer un si coupable dessein? C'est le comte de Bénévent, lui répondis-je, et quelques autres seigneurs qui répandent ce bruit, que vos armements, ou, pour parler plus juste, vos belle-' actions et vos grands services semblent justifier. Il v a dans votre administration, dont ils sont jaloux, de quoi . disent -ils, faire votre procès. J’ai tort, interrompit encore son excellence, j’ai tort, je commis ma faute présentement : je devois suivre l'exemple des vice-rois de Sicile et de Naples, mes prédécesseurs; je devois

6o I,E BACHELIER DE SALAMANQUE, laisser ravager par les Turcs ces deux royaumes, m’enrichir aux dépens du roi et de ses sujets, et après cela retourner à la cour pour y recueillir des louanges sur mon sage gouvernement. O malheureuse monarchie! s’écria-t-il, en levant les yeux au ciel; faut-il donc que ceux qui te servent avec le plus d'ardeur, et qui ne cherchent qu'à augmenter la gloire, passent pour tes ennemis !

Après cette apostrophe pleine d’amertume, le duc me fit de nouvelles questions. Apprenez-moi, me ditil , qui sont les seigneurs qui ont actuellement le plus de part à la confiance du prince d’Espagne? Je lui en nommai plusieurs, et je n’oubliai pas don Gaspard de Guzman comte d’Olivarès. C’est ce dernier, lui dis-je, qui paroît le plus chéri. Il est vrai que, si l’on en croit la chronique de Madrid, il se sert d’un moyen sûr pour gagner l’amitié du jeune Philippe. Quel est donc ce moyen? répliqua le duc. C’est celui qui fait réussir toutes les entreprises, lui repartis-je; c’est l’argent: on prétend que le comte d’Olivarès, qui a de grands biens, en emploie une bonne partie à procurer des plaisirs à ce prince, que l’avarice du roi réduit à désirer beaucoup de choses inutilement.

Les chroniqueurs, continuai-je, disent peut-être la vérité : du moins sais-je que le prince d Espagne, lorsqu’il fait des parties de chasse, trouve souvent de superbes collations préparées par les soins et aux Irais de flou Gaspard. À ces paroles le vice-roi me dit en branlant la tête : D’Olivarès a bien la mine de supplanter le duc de Lerme et son fils. Je souhaite que ma prédiction soit fausse; mais si par malheur il arrive qu’elle

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