‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 46 sur 236 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

son appartement , il y entra un petit laquais qui lui remit une lettre. Don Manuel la lut, et dit ensuite au porteur: Mon enfant , tu peux assurer ta maîtresse que je n'y manquerai pas. Ensuite, m’adressant la parole: Seigneur don Chérubin, poursuivit- il, je dois souper ce soir chez deux dames oii il m’est permis de mener un ami; voulez-vous bien m’accompagner? J’acceptai la proposition , en répondant avec un sourire à don Manuel que je le remerciois de la préférence. Vous avez raison, répliqua -t - i 1 en souriant à son tour; la partie que je vous propose mérite bien un remercîment. Sachez que vous souperez avec deux dames des plus aimables et des plus amusantes : elles ont des manières aisées; ce sont tleuv femmes de qualité, qui demeurent et vivent ensemble à frais communs, et à lafraneoise. Leur maison est ouverte aux honnêtes gens, on y joue et l’on y soupe. Et elles s’entretiennent sans doute du profit du jeu, interrompis -je en riant? C’est ce que je ne sais point, reprit-il. Peut-être ont-elles des amants qui font secrètement leur dépense; mais elles ne paroissent pas en avoir : on ne voit rien chez elles qui rende leur vertu suspecte.

je demandai comment ces dames se nommoient. L’une s’appelle Isménie, répondit mon ami, et l’autre Basilisa. Elles se disent veuves de deux gentilhoinmes grenadins; et, à les entendre, elles ne sont venues à Madrid que par curiosité. A laquelle des deux, lui dis-je, votre cœur s’esl-il rendu? J’aime Isménie, repartit don Manuel, et j'ai tout heu de croire que je ne soupire pas pour une ingrate; mais je n’en suis point aimé comme je voudrois l'être : elle n’a pour moi que des demi-

7° LF, BACHELIER DE SALAMANQUE, boules. Que j'ai d’impatience, m'écriai-je, de voir cette Isménie, aussi bien que sa compagne! Vous verrez, nie dit-il, deux personnes cpie vous me saurez bon gré de vous avoir fait connoît re.

Le soir étant venu, don Manuel me mena chez ces dames, qui logeoient dans une maison assez belle et fort bien meublée. Mesdames, leur dit-il en me présentant à elles, je crois que vous trouverez bon que je vous amène le meilleur de mes amis, qui est un gentilhomme de la province de Léon, et de plus un garçon de mérite. Les dames lui répondirent que ma vue confîrmoit le bien qu’il pouvoit leur dire de moi, et elles m’honorèrent de 1 accueil le plus gracieux.

Je ne ferai point le portrait de ces dames; je dirai seulement que je fus frappé de leur beauté, et qu’après un quart d’heure de conversation, je me sentis également charmé de l’une et de l'autre, quoiqu’elles fussent d’un caractère différent. Isménie étoit sérieuse, et Basilisa fort enjouée. La première parloit avec autant de dignité que d’élégance, et ne donnoit rien au hasard; et la seconde hasardoit volontiers, mais presque toujours heureusement. Comme don Manuel s’aperçut que je prenois un extrême plaisir à les entendre : Seigneur don Chérubin, me dit-il, avouez que vous ne me savez pas mauvais gré de vous avoir amené ici?

Au nom de don Chérubin , Basdisa me regarda fort attentivement, et me demanda dans quel endroit d Espagne j’étois né. Madame, lui répondis-je, la province de Léon m’a vu naître. Pourquoi me faites-vous cette question? La dame parut troublée de ma réponse, et me répliqua de cette sorte : Ce n’est pas sans raison

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