‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 51 sur 236 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

m'aperçus que la personne qui venoit cle le faire* me considérait avec une extrême attention. Je remarquai de plus que c’étoit une 1 i 1 le de vingt-cinq à trente ans, assez jolie et très bien faite : observation qu'un cavalier à ma place eût faite peut être avec plus de plaisir cpie moi.

Me sentant fort fatiguée d’avoir marché toute la journée, je demandai une chambre pour m’y aller reposer. Juanilla, dit alors l’hôtesse à sa fille, menez ce petit poulet au cabinet qui donne sur le jardin, et où il y a un bon lit. Juanilla m’y conduisit aussitôt, et, lorsque nous y fûmes toutes deux arrivées , elle me dit : Seigneur page, vous serez ici comme un prince. Quand il vient loger dans cette hôtellerie quelque homme d importance, c’est dans cette chambre que nous le faisons coucher.

Pour mieux contrefaire un cavalier qui se trouve en pareil cas, je crus devoir faire le galant, et prodiguer des douceurs; ce que je fis pourtant avec beaucoup de prudence, de peur d’allumer un feu que je ne pouvois éteindre. Mais, avec quelque circonspection que j’affectasse de lui parler, tous les mots flatteurs qui m’échappoient étoient autant de flèches qui lui percoient le cœur. Lorsqu’elle voulut se retirer, je l’embrassai, et cet embrassement acheva de lui faire perdre la raison. Néanmoins elle sortit brusquement de la chambre comme une fille qu’agitent des mouvements trop tendres, et qui craint de succomber à sa foiblesse.

Je (us ravie de sa retraite; et m’étant couchée un moment après, le sommeil s’empara de mes sens. Je me réveillai au milieu de la nuit; et entendant marcher

80 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, quelqu’un dans la chambre, je demandai qui c’étoit. Aussitôt une voix me répondit d’un ton bas et plein de douceur : Beau page, qui goûtez le repos que vous ôtez aux autres , réveillez-vous pour apprendre votre victoire : voüs avez enflammé Juanilla, qui mourra de douleur et de désespoir si vous dédaignez son cœur et sa main.

Je feignis, pour l’amuser, d’être sensible à son amour, croyant que j’en serois quitte pour des discours passionnés; mais elle s’approcha de mon lit, et m’agaça de manière qu’il me fut impossible de la tromper plus long-temps. Ma chère Juanilla, lui dis-je, que ne puisje sceller votre passion du sceau de l’hyménée! Vous êtes la personne du monde pour qui j’aurois le plus de coût, si le ciel m’eût fait homme au lieu de me faire naître fille comme vous.

Si les ténèbres de la nuit ne m’eussent pas caché son visage, je suis sûre que je l’aurois vue changer de couleur à ces paroles; et quand elle ne put plus douter de ma sincérité, je crois qu’elle fut un peu fâchée d’être détrompée. Néanmoins, prenant en fille d’esprit le parti de rire de son erreur, elle se soumit de bonne grâce à la nécessité. Par ma foi, s’écria-t-elle, je suis plus heureuse que sage, et il faut avouer que je l’ai échappé belle. Quand je songe à la foihlesse que je me sentois pour vous, je frémis d’un péril où je ne me suis point trouvée.

Lorsque je vis que Juanilla le prenoit sur ce ton, je suivis son exemple; et, après nous être toutes deux répandues en plaisanteries sur cette aventure, nous nous vouâmes l’une à l’autre une éternelle amitié. Pour

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