‹ Œuvres de Le Sage (volume 2)Chapitre 63 sur 236 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

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compte/ que j’aurois peu de peine à vous sacrifier tous les hommes ensemble , tant ils me sont indifférents. Alon vieux seigneur pensa mourir de plaisir en entendant prononcer ces paroles. Il me baisa les mains avec transport, en me disant que j’étois née pour faire le bonheur de sa vie.

Je lui promis donc de n’écouter personne que lui , et je fis cette promesse de bonne foi. Je résolus de lui tenir parole autant que cela me seroit possible; et , pour preuve de ce que je dis, c’est que, depuis cette singulière conversation , je m’attachai à ne lui donner aucun ombrage. Etois-je a l’église? au lieu de promener ma vue comme auparavant sur les cavaliers qui étoient autour de moi , j apportois une attention toute particulière à me couvrir le visage, de façon que je mettois leurs yeux en défaut. Si le patron de la case, ce cpii arrivoit quelquefois, amenoit au logis quelques-uns de ses amis pour souper, bien loin de les agacer par des œillades coquettes, je détournois d’eux mes regards avec un soin dont le commandeur ne me savoit pas peu de gré. J étois sure de recevoir de lui le lendemain quelque beau présent.

Je faisois donc a peu de Irais la félicite de mon vieil amant, qui, de son côté, n’épargnoit rien pour rendre la mienne parfaite, lorsque l’amour vint troubler notre innocente union. Le commandeur s’avisa de prendre a son service un jeune et grand garçon, nommé Pompeio, dont il lit bientôt son laquais favori. Ce jeune homme étoit bien lait, et il avoit tout l'air d’un enfant de famille. Son esprit répondoit à sa bonne mine, cl il parloit avec une élégance qui marquoit qu’il avoit été

1102 le BACHELIER DE SALAMANQUE, bien élevé. Il venoit tous les matins m’apporter un billet de la part de son maître; et je m’amusois le plus souvent à m’entretenir avec lui. Je ne m aperçus point d’abord qu'il prenoit plaisir à ma conversation, quoiqu'il ne tînt qu’à moi de le remarquer; car monsieur Pompeïo, en me parlant, me regardoit d’un air si tendre, que si je n’y prenois pas garde ce n’étoit nullement sa faute. A la fin pourtant j'ouvris les yeux, et je vis mon ouvrage.

Dans cet endroit j'interrompis dona Francisca. Juste ciel ! m’écriai-je, ma sœur, que m’allez-vous dire t* Seroit-il possible que ce laquais se fût attiré votre attention? J’en devins folle, me répondit-elle, mais folle a lier. Cependant, mon frère, continua-t-elle, suspendez les reproches que cet aveu semble vous mettre en droit de me faire. Écoutez-moi jusqu au bout.

Sitôt que j'eus démêlé mes sentiments, j en rougis de confusion. J’eus honte d avoir pour vainqueui un domestique, quoique j eusse entendu dire que des femmes de meilleure maison que la mienne ne dédaignoient pas quelquefois de brûler d’une pareille ardeur. J’appelai ma fierté à mon secours; et, voulant étouffer un indigne amour dans sa naissance, je n eus plus d’entretiens avec Pompeïo. Je recevois froidement de ses mains les lettres qu il mapportoit; je ne lui disois pas une parole; je m’interdisois jusqu au plaisir de l'envisager.

J j? pauvre garçon fut bien mortifie de ce changement , dont il ne pénétra pas la cause. Il crut que j avois lu sa témérité dans ses regards, que j’en étois indignée, et que, pour le punir, | avois cesse de lui pathi. Il en

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