CHAPITRE XIX
eut tant tle chagrin, qu’il excita ma pitié. Je recommençai à lier avec lui conversation. Je lis plus, je l engageai à me découvrir le fond de son âme, ou du moins je me l’imaginai. Pompeïo, lui dis-je un jour, m’aimezvous? Cette question, à laquelle il ne s’é toit point attendu, le déconcerta. Pour lui donner le temps de se remettre, je poursuivis ainsi mon discours : Si vous m aimez , vous me ferez une confidence dont je vous promets de ne point abuser. Je vous soupçonne de n être rien moins que ce que vous paroissez : \os manières vous trahissent. Convenez que vous êtes un homme de condition, et que vous méditez quelque dessein que vous ne pouvez exécuter qu’en prenant la forme d’un laquais.
Pompeïo fut si troublé de ces paroles, qu’il demeura quelques moments sans parler. Votre trouble et votre silence, lui dis-je, m’apprennent que je vous ai pénétré. Révélez-moi tout, et je vous garderai le secret. Madame, répondit Pompeïo , après s’être un peu remis de son désordre, si vous voulez absolument que je satisfasse votre désir curieux, je vous obéirai; mais je vous avertis que je ne l’aurai pas plutôt contenté, que vous m’en saurez mauvais gre. V importe, lui répliquai-je avec précipitation, parlez; vous ne faites qu’irriter ma curiosité.
Alors le laquais du commandeur, mettant un genou à terre devant moi, comme un héros de théâtre devant sa princesse, me dit d’un ton de déclamateur : Hé bien! Madame, lie bien! je vais donc me découvrir, puisque vous me l'ordonnez. Je ne suis point, il est vrai, un malheureux réduit par la fortune à la servitude, je suis
l<)4 LE BACHELIER DE SALAMANQUE, un homme de qualité travesti: je m’appelle don Pompeïo de la Cueva. Je passois par cette ville, où je suis inconnu ; le hasard vous a présentée à ma vue, et vous m'avez charmé. J’ai su que le commandeur vous aimoit; et, ne pouvant m’imaginer qu’il fût aimé de vous, je formai le dessein de vous plaire, plus encouragé par son âge que par ma vanité : j’ai eu l’adresse de me faire recevoir à son service, et, par ce stratagème, je me suis introduit chez vous.
Oui, c’est l’amour, adorable Francisca, poursuivit-il d’un ton de voix plein de douceur, c'est l’amour qui m’a inspiré cet artifice pour vous faire connoître mes feux. Si vous les voyez sans colère, rien ne sera comparable à mon bonheur; mais si, trop fidèle à mon rival, vous ne voulez écouter que lui, quelle que soit 1 ardeur dont je me sens brûler pour vous , je vais pour jamais m’éloigner de Cordoue.
Si mon cœur n’eût, point été prévenu pour ce jeune cavalier, j’aurois été en garde contre ses paroles, et contre l'air de persuasion dont il les assaisonna : je me seroissouvenue que don GregoriodeClévillente m’avoit parlé sur le même ton; au lieu qu'étant enchantée de don Pompeïo de la Cueva , je ne doutai pas un instant de sa sincérité. Je poussai les choses plus loin, j’ajoutai à la foibl esse de le croire celle de lui avouer que j’étois sensible à son amour.
La joie qu’il fit éclater lorsqu’il apprit sa victoire fut excessive , et je n’en eus pas moins à le voir si satisfait. C’est ainsi que je gardai le serment (pie j’avois fait à mon commandeur, de ne lui donner aucun rival. Mais le moyen de tenir ces sortes de paroles à un vieux sei-
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