LIVRE V, CHAR
pour exécuter leur triste dessein. Ils vinrent à ectlc fontaine, et se jetèrent dedans, après s'être dit 1 un à l'autre les choses les plus touchantes. Voila quelle lut la fin de ces deux amants, dont la beaute étoit 1 admiration de tous les yeux. Peut-être que leur mort fut un châtiment du dieu d’amour, qui voulut les punir d'avoir si long-temps méprisé ses lois. Du moins les peuples de ces contrées se l'imaginent; et c’est une chose reçue ici par tradition.
Lorsque Silvanelle eut appris le trépas du beau Floris, elle sentit expirer ce vif ressentiment qui l’animoit contre ce jeune homme; elle ne put même s’empêchei de le regretter; et dans la suite elle devint si sensible à sa perte, qu'elle ne pouvoit se consoler de ne le plus voir; elle voulut s’accorder la satisfaction de conserver ses traits, et de laisser à la postérité un monument de sa beauté. Pour cet effet, elle composa un enchantement, qui est tel, que tous ceux qui regardent dans la fontaine y voient l’image de Floris et celle d’Adamanthe. Ces images y paroissent avec toute la vivacité de leurs charmes, et si pleines de vie, que toutes les personnes qui ont le plaisir ou, pour mieux dire, le malheur de les voir, ne peuvent se défendre de concevoir pour l’une des deux une passion dont elles ne peuvent se défaire. Combien d'hommes et de femmes , tant voyageurs que gens du pays, se sont perdus pour avoir eu la curiosité de regarder dans la fontaine ! Tous les chevaliers qui ont aperçu l’image d’Adamanthe se sont sentis embrasés d'arrrour pour elle; et toutes les dames qui ont jeté les yeux sur l'image de Floris ont conçu le même amour dont Silvanelle s’étoit laissée enllammer : et
quelles suites pensez-vous qu’aient ces passions malheureuses? Dès le moment que les dames ou les chevaliers sont épris, ils ne sauroient plus s’éloigner de la fontaine ; et, ne pouvant satisfaire leurs désirs, ils se consument misérablement de langueur, et perdent la vie par l’excès de leurs souffrances. Quelques-uns meme, espérant se soulager en quelque sorte en embrassant ces images qu’ils voient briller au fond de l’eau, s’y sont précipités, et y ont éteint leurs flammes et leurs vies.
Les rois d'Ortus, sur les plaintes qui leur ont été faites des effets funestes de cette fontaine, ont vainement donné des ordres pour en dessécher la source; tout l'art des hommes n’en a pu venir à bout. Il faut un pouvoir plus fort que celui de la fée Silvanelle pour détruire cet enchantement ; et c’est ce qu’on voit écrit en caractères d’or sur une colonne de marbre noir que la magicienne a fait élever sur le bord de la fontaine. J’ai eu le malheur d’être la victime de ce charme comme mille autres. Je suis une princesse de la cour d’Ortus. J’étois tendrement aimée d’Arimin, souverain de ce royaume et mon parent. 11 me devoit épouser en présence de tous les grands, et les préparatifs de notre mariage étoient déjà faits, lorsqu’une imprudente curiosité nous porta , mon amant et moi, à vérifier nousmêmes ce qu’on disoit d’une fontaine si merveilleuse. Nous ne pouvions penser que les traits d’Anaxarette et de Narcisse fussent capables de produire des effets si étonnants, et nous comptions du moins que notre tendresse mutuelle nous préserveroit delà force du charme; mais nous nous trompâmes. Nous n’eûmes pas plus tôt regardé dans la fontaine (l’effet de la foudre n’est pa>