‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 100 sur 215 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

De V aventure qui arriva à Bradamante au sortir du bourg.

La li lie d'Aymon parvint au bord du Tarn, dans un endroit où celte rivière couloit le long d'une forêt. La fatigue du chemin et la saison brûlante 1 obligèrent à descendre de cheval pour apaiser la soif qui la pressoit. Elle délaça son casque, puisa de l’eau, et, après s'être désaltérée, elle se coucha au pied d'un arbre dont l’épais feuillage la mettoit à couvert du soleil , et étendoit son ombrage jusque sur la rivière.

A peine y lut-elle quelques moments, qu'elle s'assoupit. Tandis qu elle dormoit, la belle Fleur-d’Epine, princesse d'Espagne, arriva dans cet endroit. On a dit ci-devant qu’elle étoit dans le camp des Sarrasins pendant le siège de Montauban. Après la déroute de l’armée françoise et la réduction de la place, le roi Marsi lie , père de cette princesse, ne jugeant point à propos qu’elle le suivît jusqu'à Paris, l’avoit laissée avec toutes les dames dans Montauban, qu’il avoit pris soin de munir d une lorte garnison, et dont il avoit fait une place d’armes pour assurer son retour en Espagne à tout événement. Fleur-d’Epine aimoit fort la chasse, et pour se procurer commodément ce plaisir, elle avoit établi son

séjour à un château silue dans une foret à deux lieues de Montauban , et où elle avoit une garde suffisante pour la préserver de toute surprise.

Elle prenoit ce divertissement le jour qu’elle rencontra la sœur de Renaud endormie au bord du Tarn. L’ardeur de la cbasse l’avoit écartée de ses piqueurs et de ses dames, et, se trouvant près de la rivière, elle descendit de cheval pour se rafraîchir. Elle aperçut la fille d’Aymon qui lui parut un chevalier de bonne mine; elle s’en approcha par curiosité; mais elle ne put résister aux traits vainqueurs d’un si beau visage; et comme les cheveux courts de la guerrière , aussi bien que ses armes, contribuoient fort à tromper Fleur-d’Epine ! O saint prophète! s’écria cette princesse, est-il possible que le ciel ait pu produire un si charmant guerrier? Elle accompagna ces paroles d’un transport si vif, qu’elle ne put s’empêcher de baiser le feint chevalier. Bradamante ne se réveilla point. La princesse espagnole fut tentée de recommencer; mais la crainte d’être surprise dans cet amoureux larcin par le beau chevalier, l’obligea de renfermer ce désir dans son cœur. Elle se borna donc au seul plaisir de contempler ce visage aimable qui faisoit le charme de ses yeux, et qui troubloit son cœur.

Elle auroit été long-temps dans cette occupation, si le son bruyant des cors ne lui eût annoncé l’arrivée de ses piqueurs : le bruit qu’ils firent en arrivant révedla la charmante fille d’Aymon. Sitôt qu’elle ouvrit les yeux, il en sortit une lumière qui éblouit Fleur- d’Épine. L’effet en fut si prompt et si violent, que cette amante ne put cacher ses mouvements secrets; ses belles joues devinrent plus vermeilles que la rose, et ses yeux pa-

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