‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 101 sur 215 · LIVRE VI, CH AP. X 1 X · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CH AP. X 1 X

t urent pleins de trouble. A la vue de tant de personnes assemblées, Bradamante fut bientôt debout; et jugeant aux habits et aux manières de Fleur-d’Epine que e’éloit une princesse, elle la salua respectueusement, puis elle marcha vers l’endroit où elle avoit attaché sa jument; mais elle ne la retrouva plus. Cette bète, que le bruit de l’équipage avoit effarouchée, s’étoit débridée ellemême, et avoit gagné le plus épais du bois. Ce n’etoit pas une petite affaire pour la dame de Clermont que de la retrouver. Dans le besoin qu elle en avoit pour se rendre en diligence auprès de son roi, elle parut fort affligée de sa perle.

La princesse s'en aperçut, et profitant de cette conjoncture pour tâcher d’arrêter auprès d’elle ce gentil chevalier : Jeune guerrier, lui dit-elle en s’approchant de lui, vous paroissez atteint d’une douleur bien vive; peut-on vous en demander la cause ? Seroit-ce de m’avoir rencontrée, et de voir votre repos troublé par le grand bruit de mes chasseurs? Madame, lui répondit la sœur de Renaud , la rencontre d’une grande princesse telle que vous ne peut avoir que des charmes, et l’honneur que vous me faites de me parler est un avantage dont je connois tout le prix; mais, je vous l’avouerai, le regret d’avoir perdu mon cheval, dont j’ai un extrême besoin, et que je ne trouve plus à l’arbre où je l’avois attaché, me mortifie beaucoup. Cette perte n’est pas irréparable, répliqua la fille de Marsille; et si vous voulez me faire le plaisir de prendre part à notre chasse pour le reste de cette journée , je vous promets un coursier andalous, qui vaudra bien peut-être celui que vou'avez perdu.

tS4 ROLAND L’AMOUREUX.

L’amante de Roger remarqua dans les yeux de Fleur-d’Epine la passion qui l'agitoit. Madame, repartitelle, l’honneur que vous daignez me faire me paroît si grand pour moi, qu'il m’est impossible de vous en remercier dignement. Pour reconnoître toutes vos bontés, je n'ai qu’un cœur sensible à vous donner; je vous l’offre autant que le je puis : daignez l'accepter.... Ab ! s’écria la princesse espagnole , toute transportée de joie, et se flattant d’avoir donné autant d’amour à ce bel inconnu qu’elle en avoit reçu de lui : je ne refuse point un si beau présent, et j’en chérirai toute ma vie la possession. A ces mots, Fleur-d’Epine se fit amener le cheval andalous, qu’on menoit toujours à sa suite en quelque endroit qu’elle allât; et, le prenant par la bride, elle le présenta elle-même à la guerrière, qui le reçut avec respect, et en même temps avec quelque sorte de honte de voir faire à cette princesse pour un inconnu une démarche si peu digne d'elle. Le coursier étoit le plus beau de l’univers. Il n’étoit pas si fort que Bayard, mais il 11e cédoit en légèreté qu'à Rabican seul. Bradamante ne monta dessus qu’après que la sœur de Ferragus fut remontée sur sa haquenée, qui avoit pris naissance en Irlande, et couroit comme un lévrier. Tout armée qu’étoit la guerrière, elle se jeta d’un saut dans les arçons avec une disposition que son amante admira.

On recommença la chasse par ordre de la princesse d’Espagne, qui pria le feint chevalier de marchera son côté. Elles suivent toutes deux les piqueurs, en s’entretenant de choses agréables. Le bois retentit du son des cors et des huées des chasseurs. A ce bruit éclatant, on vit sortir de son fort un cerf dont les ramures

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