CHAPITRE XVIII
Comment la fille (V A y mon arriva a un h ermitage , où elle sc fit panser de ses blessures.
Ta. courageuse Bradamante, après avoir inutilement cherché Roger toute la nuit, se trouva le lendemain, à la pointe du jour, dans une grande lande éloignée de toute habitation. On voyoit seulement un petit hermitage que quelques arbres environnoient. La guerrière s'en approcha, dans l’espérance d’y trouver du secours. Elle en avoit un pressant besoin; car la fraîcheur de la nuit, jointe à la fatigue qu’elle avoit soufferte depuis le combat, avoit empiré ses blessures. Outre cela, le sang qu’elle perdoit lui ôtoit ses forces. Elle alla donc frapper à la porte de l’hermitage. Un vieil anachorète, qui y faisoil sa demeure, ne voulut point ouvrir, et demanda qui venoit troubler le repos de sa solitude. Je suis, répondit la dame, un chevalier blesse qui implore votre assistance.
Depuis quarante années que j’habite ce lieu , répliqua le solitaire, il y en a plus de vingt qu’il n’y est venu aucun homme. Quelquefois le démon m’apparoît sous des formes différentes, et je crains que lu ne sois quelque esprit malin. Ouvre, ouvre, bon homme, interrompit impatiemment Bradamante, je ne suis nullement ce que tu crains; et t'imagines-tu, ajouta-t-elle, que le démon, qui est un pur esprit, eût besoin qu’on
Roland l’Amoureux, n
J 78 ROLAN L> L’AMOU REUX,
lui ouvril pour entrer clans ta cabane? L’hermite, frappé de cette raison, ouvrit sa porte; et la dame, l’ayant salué, lui dit : Tu vois une fille de noble sang; je suis la profession des armes; je me suis trouvée à la bataille que notre empereur a livrée aux Sarrasins, et j’ai été blessée en plusieurs endroits; j’ai eberebé quelque habitation pour m’y faire panser; mais je me suis égarée dans ce désert, et la fortune a conduit ici mes pas. Je te conjure donc de ne me pas refuser le soulagement que je te demande. En disant cela, la guerrière ôta son casque, et découvrit son beau visage aux yeux du solitaire, qui, la prenant pour une apparition , s’écria, tout troublé : Ab ! malin esprit, tu m’as séduit par ton beau langage! mais fuis, et laisse en repos un corps débile qui a renoncé depuis long-temps aux trompeuses voluptés du monde.
Quoique la fille d’Aymon ressentit une extrême douleur de ses plaies, elle ne put s'empêcher de rire de la simplicité du vieillard. Cesse d’appréhender, bon homme, reprit-elle; et sois persuadé que, quand ton âge et ta piété ne te mettroient pas hors d’état d’être séduit, je ne serois nullement tentée de ta figure. Je le crois, repartit le solitaire; mais j’ai sujet de te craindre. Hier matin je vis en l'air un bateau, chargé de lutins qui le faisoient naviguer avec des rames, comme s’il eût été dans la mer; il y avoit aussi dans ce bateau plusieurs seigneurs et dames que les lutins conduisoient avec joie en enfer. Le bateau s’arrêta au-dessus de ma tête, et un démon, qui étoit à la poupe, me dit ces paroles : Frère moine, je te fais savoir qu’en dépit de ton bréviaire et de tes mortifications, l'armée sarrasine
L I V R E VI, Cil A P» XVIII. 1 79
a rnis en déroulé l’année chrétienne, et qu’Agramant, par la valeur de Roger, détruira la France, malgré tout ce qu'une dame de la cour de Charles projette pour convertir à sa loi ce jeune Roger, dont elle est. éprise. Je t'apprends encore que, pour te faire voir que tu n'es qu’un hypocrite , qui te damnes par oii les autres se sauvent, nous t’enverrons demain une dame, aux appas de laquelle tu ne pourras résister. Lorsque le démon m’eut tenu ce discours, poursuivit l’hermite , le bateau recommença de voguer si vite, que je le perdis de vue en un instant.
L’amoureuse fille d'Aymon fut merveilleusement étonnée de cette vision du vieillard; elle y trouvoit des circonstances qui lui faisoient juger que tout cela n’étoit point arrivé sans une volonté particulière du ciel Hé bien, bon homme, dit-elle au solitaire, sache que je suis cette dame de la cour de Charles dont le démon t'a parlé. Oui, j'ai dessein de faire embrasser le christianisme au jeune Roger, qui fait à présent toute la foi ■ce de f armée d’Agramant. Le démon le sait; et, pour m’empêcher d’y réussir, il te fait concevoir des soupçons desavantageux de moi, afin qu'en me refusant le secours que je te demande, tu me laisses mourir de mes blessures, et que le prince africain ne change point de religion, n’ayant plus personne après ma mort qui s’intéresse à le rendre chrétien. Finissons celte conversation, ajouta Bradamante, et panse mes blessures; car je souffre trop de ce retardement.
Lhermite, à ce discours, rentra en lui-même, et se prépara charitablement à soulager la guerrière; il alla cueillir des herbes qu il connoissoit pour très souve-
lHo ROLAND L'AMOUREUX,
raines; il les pila, et les appliqua sur les plaies, qu’il eut soin de bien nettoyer auparavant. Comme la plus considérable des plaies étoit «à la tête, et que les longs cheveux de la dame l’incommodoient en la pansant, il les coupa. Elle s’évanouit pendant l’opération, tant elle étoit devenue foible par l’abondance du sang qu’elle avoit perdu. Après le premier appareil, le vieillard lui lit faire un léger repas tle légumes et de fruits sauvages pour rétablir un peu ses forces; ensuite elle se coucha sur un lit de gazon qui étoit dans un coin de la cellule; elle y dormit toute la journée et la nuit suivante. A son réveil, elle se sentit soulagée, et beaucoup moins foible que le jour précédent. Le bon homme la pansa de nouveau; et , trouvant ses blessures en bon état, il lui dit : Te voilà, grâce au ciel, hors de danger; tu n’as plus besoin de mon secours , je te conjure de t’en aller. Il ne seroit pas de la bienséance qu’une belle hile comme toi demeurât ici avec un vieillard, qui a consacré à la retraite et aux mortifications le peu de jours qui lui restent à vivre.
La sœur de Renaud, aussi modeste que vaillante, trouva que 1 ’hermite avoit raison, et se disposa sur-lechamp à le satisfaire. Elle se fil enseigner le chemin qu elle devoit prendre pour arriver à quelque habitation; puis elle sortit de l’hermitage, après avoir remercié le bonhomme très affectueusement, et s’être recommandée à, ses prières. La route qu’elle suivit la conduisit à un gros bourg oïi il y avoit un chirurgien fort habile. La guerrière se mit entre ses mains, et n’eut pas lieu de s'en repentir, puisqu’en trois semaines il la rétablit entièrement. Au bout de ce temps-là elle