LIVRE I, CTI A P. II
Yoqucra dans scs aventures. ('.est assez, Monsieur, répliqua l’écuyer; je nie souviendrai de reste de ces paroles -là. Voyons pour plaisir, dit Don Quichotte, si tu les répéterois bien. Adresse-les moi connue si j’étois la princesse Dulcinée, lion, répondit Saneho; connnenl voulez-vous que je vous prenne pour madame Dulcinée, puisque vous êtes monseigneur Don Quichotte * L innocent ! répliqua le chevalier. Ne peux-tu, en me parlant, t’imaginer que tu parles à Dulcinée? lié pardi non, Monsieur, repartit l’écuyer; car quand je vous parle, je sais Dieu que je ne parle pas à un autre : et encore une fois, je soutiens que vous êtes monseigneur Don Quichotte. Quelle bête! dit notre chevalier: les paysans sont ordinairement fins et malicieux; mais, pour toi, il faut avouer que tu es d’une simplicité sans pareille. Il vaut mieux que j’écrive à mon aimable reine, et que tu lui portes ma lettre, car tu lui ferois quelque sot discours. Quelque sot discours! répliqua l’écuyer, ha mardi, non; j’ai , grâces à Dieu, autant d’esprit qu’un autre dans l’entendement; et ce n’est point à moi qu’il faut dire que les lièvres n’ont que trois pieds. Don Quichotte, ne voulant pas se fier à la mémoire de Saneho, entra dans son cabinet, prit du papier et de l’encre, et, après avoir rêvé long-temps à ce qu’il alloit faire, composa une lettre d’un style fort singulier. Avant que de la mettre au net, il la lut a son écuyer, qui s’écria: \iveDieu, voilà une belle missive! un maître d’école nen feroit pas une meilleure! Elle vaut bien mieux (pie la lettre que vous mandâtes de la montagne Noire a madame Dulcinée. J’entendois quelque mot de cellelà; mais pour celle-ci , diantre ! je n’y comprends rien du
DON QUICHOTTE, loul. Donnez-la-moi, que je la porte de ce pas au Toboso; et, dès ce soir, je vous en apporterai une réponse bonne ou mauvaise. Don Quichotte relut encore plusieurs lois sa lettre, et en fit une copie dont il chargea son ccuyer, en lui disant : Tiens, mon fils, va donc trouver ce miracle des deux, qui est l'arbitre suprême de ma destinée. Adieu. J’attends impatiemment ton retour. Fasse le ciel que tu reviennes avec une réponse favorable.
Quelques moments après que Sanclio fut sorti, un des alcades du village vint prendre Don Quichotte, et le mena dans la place, où ils trouvèrent le curé, le barbier et les autres notables du lieu assemblés en un petit peloton. Là, pendant qu'ils s’entretenoient des affaires du temps, ils virent arriver quatre cavaliers suivis d’un grand nombre de pages et de douze palfreniers qui conduisoient autant de chevaux richement caparaçonnés. Ils regardoient tous avec attention cette magnifique cavalcade, lorsque le curé se tournant vers Don Quichotte, lui dit imprudemment, contre sa coutume : Seigneur Quexada, avouez-nous la vérité. Si vous eussiez vu, il y a six mois, ces cavaliers venir ici dans le même équipage, n'est-il pas vrai que votre seigneurie eût eu beaucoup à penser? Vous vous seriez imaginé que ces seigneurs auroient été pour le moins les quatre démesurés géants gardiens du château de Bramiforan, l’enchanteur, et qu’ils en seraient sortis pour enlever une princesse de haut renom. Quoique ce discours fût assez propre à faire faire quelque action extravagante à Don Quichotte, dont les visions étoient réveillées, il y répondit toutefois très sagement.