‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 113 sur 215 · LIVRE I, Cil A P. ï I r · texte numérisé non relu

LIVRE I, Cil A P. ï I r

clant le souper? Quoiqu'il 11c soit pas trop bienséant aux chevaliers de révéler ces sortes de secrets, répondit Don Quichotte, néanmoins, comme vous êtes noble et soumis aussi bien que moi au pouvoir de l'amour, je ne vous cacherai point les peines de mon ame. L’incomparable princesse qui a captivé ma liberté paroît insensible à ma passion; et toutefois, seigneur don Alvar, je proteste devant Dieu et devant les hommes que je ne me suis jamais écarté des règles de la chevalerie. J'ai toujours suivi religieusement la route qui m'a été tracée par ces anciens et primitifs chevaliers errants, 1 invincible Amadis de Gaule, son lils Esplandian, Palmerin d’Olive, le chevalier du Soleil, Tablantes de Ricliemont, don Belianis de Grèce, et enfin par tous les autres qui ont mérité de professer le sacré ordre de la chevalerie errante. A cet extravagant discours, don Alvar, qui avoit bon esprit, donna dans le vrai de la chose. 11 connut que son bote avoit assurément trop lu les livres de chevalerie; et, voulant s'en divertir : Seigneur Quexada, lui dit-il, la dame que vous aimez est-elle de ce pays-ci ? Etant d’un goût aussi délicat que vous l’êtes, il faut qu’elle soit du moins une Diane d’Ephèse pour vous avoir charmé. Lite surpasse en beauté, repartit Don Quichotte, nonseulement Diane d Ephèse et Polyxènc de Troie, mais encore Didon de Carthage, et la Doralice de Grenade. Ses yeux et son teint ont l’éclat du soleil naissant, et 1 incarnat naturel de ses joues ressemble à la rose qui s épanouit; ses dents sont d’ivoire, ses lèvres de corail, et son cou efface la blancheurde l’albâtre. Elle se nomme la princesse Dulcinée du Toboso, cl moi Don Quichotte

de la Manche, chevalier de la Triste Figure. Don Alvar n’eut pas peu de peine à s’empêcher de rire, quand il entendit Don Quichotte se qualifier lui-même le chevalier de la Triste Figure; surnom qu’il approuva fort, à cause de la peinture vive et ressemblante qu’il faisoit de r original. C’est cette princesse, continua notre héros, qui donne lame à mes pensées, qui élève mes sentiments, et qui me cause ces distractions qui me rendent si différent de moi-même. J’ai quitté ma maison et mon pays, pour aller achever à sa gloire mille éclatantes entreprises; et je lui ai envoyé soumis et vaincu tout ce que j’ai rencontré de furieux géants et de chevaliers sans pair. Cependant le pourrez-vous croire, seigneur don Alvar? malgré tant de services inouïs, elle est pour moi plus sauvage qu’une lionne d’Afrique, ou qu’une tigresse d’Hircanie. Elle reçoit mes lettres passionnées avec dédain, ou plutôt avec horreur. Je lui ai adressé des harangues plus longues que celles de sainte Catherine au sénat de Iîome; j’ai composé pour elle des vers plus tendres que ceux de Pétrarque à sa chère Laure; des poèmes plus sublimes que ceux d'Homère et de Virgile, et plus remplis de digressions que la Pharsale de Lucain. Je lui ai écrit encore aujourd’hui une lettre très respectueuse, et je n’en attends qu’une réponse pleine de rigueur. Comme il achevoit ces derniers mots, il vit paroître son écuyer : hé bien ! Sancho, lui dit-il, quelles nouvelles m’apportes-tu de mon infante? F’aut-il vivre? faut-il mourir? Monsieur, répondit l’écuyer, voici une lettre qu’elle a fait écrire par le sacristain du Toboso, et qu’elle m’a dit de vous donner. Une lettre de sa part! dit Don Quichotte avec

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