LIVRE I, C II A P. Ilf. y
un transport de joie dont il ne fut pas maître; quelle faveur! Juste Dieu! seroit-elle enfin devenue sensible à mon amour? Monsieur, répliqua Sanclio, lisez la lettre auparavant; peut-être n'y a-t-il pas si grand sujet de se rejouir. Seigneur don Alvar, dit notre chevalier, trouvez bon, de grâce, que je lise ce billet, et que je satisfasse l'impatience que j’ai d'apprendre mon destin. A ces paroles il baisa la leitre, et l’ouvrit; et après l'avoir lue tout bas, 6 ciel! s’écria-t-il , puis-je sans expirer de douleur recevoir une pareille réponse? Jamais dame fit-elle cette indigne menace à un chevalier? L’infante Olive traita -t- elle ainsi le prince de Portugal, quelque aversion qu’elle eût pour lui? Hé quoi! seigneur Don Quichotte , dit don Alvar, pendant qu'il y a point de princesse au monde qui 11e se tînt honorée de votre amour, l'infante Dulcinée du Toboso vous mépriseroit-elle? Vous en allez juger, repartit DonQuichotte. Ecoutez ce que m'écrit cette inhumaine. En même temps il lut à don Alvar la lettre de Dulcinée, qui étoit conçue dans ces termes :
A MARTIN QUEXADA L’ÉCERVELÉ.
a 11 y a long-temps que mes frères devroient vous « avoir régalé d’une volee decoups de bâton pour toutes « les impertinentes lettres que vous m’avez écrites. S’ils « avoient été au logis quand ce vieux, fou de Sancho « Pança m est venu apporter votre dernière, il ne s’en « seroit pas assurément retourné avec toutes ses côtes; « mais, patience, s’il y revient jamais, il paiera le tout « ensemble. Et vous, seigneur Martin, je vous avertis <( que s’il vous arrive encore de m’appeler Dulcinée du
DonQuichotte. >4
aïo DON QUICHOTTE.
« Toboso, et de me traiter de reine, d'infante et d'iin- « pératrice, vous pourrez bien voussouvenir toute votre « vie de m’avoir donné ees noms de carême-prenant, u Sachez que je me nomme, par mer et par terre, AI- « donna Loreneo, autrement Noealès. »
Seigneur don Alvar, dit Don Quichotte, vous voyez par cette outrageante lettre si j’ai tort de me plaindre de l’ingratitude inouïe de Dulcinée. Oh! la maraude! s'écria Sanclio. Tenez, seigneur gentilhomme, que j'aie la roupie toute l’année, si mon maître n'a fait pour cette moricaude plus de chevaleries de jour et de nuit qu’on n’en feroit pour une abbesse. Mais aussi pourquoi s’y frotte-t-il ? Qui a de l’ail le mange sur son pain : qui n’en a pas, doit s’en passer. Entre nous, le seigneur Don Quichotte en souffre trop. Si au lieu d’écrire à cette dessalée, il lui eût fait tenir par la poste ou autrement une demi -douzaine de bons coups de pied dans le ventre, elle n’auroit pas tant fait l'entendue. Je connois ces drolesses-là. Si vous les laissez faire, elles vous tondent sans façon. Qui se fait brebis, le loup le mange; qui endure un soufflet, en reçoit deux, et ainsi du reste. Je voudrois bien qu’elles se jouassent à moi. Oh! qu’elles ne sont pas si sottes ! Je m’escrime aussi bien du pied que la mule du frère Jérôme, quand j’ai mes souliers des dimanches avec leurs clous. Si Dulcinée m’avoit fait battre par ses deux frères Basile et Bertrand Nogalès, foi d’écuyer errant, je le lui ferois payer plus cher qu’au marché. Sancho étoit trop en train de parler pour en demeurer là; et Don Quichotte eut beau lui ordonner île se taire, il n’y eut pas moyen. Il fuit que je vous conte, poursuivit-il , ce