LIVRE I, CHAP. III. 2i
« dignes de pardon, ('.'est la grâce que demande à vos « impériales perfections le tant vostre jusqu'à son dé- « parlement de cc monde. Le chevalier de la Triste « f igure. 1)on Quichotte de la Manche. »
Sans mentir, dit don Alvar en riant, je n'ai jamais rien vu de si plaisant que cette lettre. Elle est telle que i’eùt pu écrire de son temps le roi don Sanche de Léon à la noble dame Ximena Gômez, lorsque le Cid Iluy Di as la consoloit de son absence. Mais d’où vient, seigneur Don Quichotte, que faisant voir autant d’élégance et de politesse qu’il y en a dans vos discours, vous avez écrit à votre infante dans ces termes qui , comme vous savez, ne sont plus d’usage? Je vais vous en dire la raison, répondit Don Quichotte : J’ai voulu essayer si, en imitant le vieux style de nos anciens chevaliers, je pourrois fléchir l’inflexible Dulcinée, et amollir ce cœur de diamant, dont mes expressions ordinaires ne faisoient qu’augmenter la dureté. Et pourquoi , répliqua le Grenadin, avez-vous pris le nom de chevalier de la Triste Figure? Oh ! pour celui-là, interrompit Sanclio, il faut le lui pardonner, car ce fut moi qui le lui donnai; et franchement il ne lui sied pas trop mal. Je pris le nom de chevalier de la Triste Figure, dit Don Quichotte, parce que l’éloignement de ma souveraine me causoit une tristesse excessive, et comme Amadis prit celui du P>eau-Ténébreux. Tarfé se montra sensible aux peines de Don Quichotte. Effectivement, lui dit-il, cette lettre est très respectueuse. Je ne comprends pas ce qui peut révolter contre vous Dulcinée, et pourquoi elle maltraite ainsi un chevalier
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de votre mérite. Après cela, changeant de discours: Sci gneur Don Quichotte, dit-il, comme nous devons partir avant le jour, pour prévenir la chaleur, je songerois à me coucher si vous vouliez me le permettre. Don Quichotte lui ayant répondu qu’il pouvoit faire ce qui lui plairoit , sortit pour aller quérir quelques poires confites, afin d’en régaler son hôte avant son coucher. Alors le Grenadin, s’approchant du lit qu’on lui avoit apprêté dans la chambre oii ils étoient, appela deux de ses pages pour le venir déshabiller. Mais Sancho, jaloux de ses droits d’écuyer, lui voulut rendre ce service. Ce qui plut tellement à Tarfé, qu’il lui dit , en lui présentant la botte : Allons donc, mon ami, puisque vous êtes de si bonne volonté, tirez ferme ; aussi bien sera-ce une chose fort glorieuse pour moi de pouvoir me vanter d’avoir été débotté par un des plus fameux écuyers de la chevalerie errante. Écoutez, seigneur don Alvar, répondit Sancho, je crois franchement que j’en vaux bien un autre. Quoique je ne sois pas don, mon père ne laissoit pas de l’être. Hé ! comment cela, dit Tarfé ? Si votre père portoit ce titre d’honneur, vous avez donc dégénéré? Non, Monsieur, repartit Sancho; mais c’est que mon père plaçoit à sa fantaisie ce titre d’honneur ; au lieu de le mettre à la tête de son nom, comme vous autres seigneurs, il le mettoit à la queue. Il s'appeloit donc, répliqua le Grenadin, François Don, Jean Don ou Martin Don? Vous n’y êtes pas encore, Monsieur, dit l’écuyer; il se nommoit Pierre leRemendon t. Don Alvar ne put s’empêcher de rire de cette mauvaise plaisanterie, et il demanda à Sancho si son
1 Remendon , en espagnol, signifie ravaudeur ou savetier.