‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 119 sur 215 · LIVRE I, CH A P. IV · texte numérisé non relu

LIVRE I, CH A P. IV

la porte, dit Don Quichotte, cl viens te coucher auprès de moi. L’écuyer se déshabilla sans façon, et son maître le voyant à ses cotés, lui parla dans ces termes : Ami Sancho, je médite un des plus grands desseins qui soit jamais entré dans l’esprit d’un chevalier errant; mais avant que je t'en instruise, il est à propos, mon lils, que je te fasse quelques questions que je ne t’ai point voulu faire devant le seigneur don Alvar. De quel air, dis-moi. Dulcinée a-t-elle reçu ma lettre? L’a-t-elle lue? Non, Monsieur, répondit l’écuyer; mais elle l’a fait lire. Et n'a-t-elle fait paroître aucun mouvement de joie, répliqua Don Quichotte? Pardonnez-moi, repartit Sancho : Elle a ri comme une folle en haussant les épaules. C’est une princesse fort dissimulée, reprit notre chevalier. Hé! que sait-on si ce n'est pas pour mieux cacher les tendres sentiments quelle a pour moi, qu'elle affecte tant de rigueur, et qu’elle m’a écrit des choses si dures? Mais enfin comme un cœur amoureux se trahit, en te renvoyant ne t’a-t-elle rien dit qui flattât mon amour? Ne lui est-il pas échappé, malgré elle, quelque parole obligeante? Oh! qu’oui, Monsieur, répondit l’écuyer, elle a bien dit des paroles. Elle m’a dit que nous étions vous et moi les deux plus grands fous de la Manche, et je ne sais combien d'autres choses encore que je suis fâché de n’avoir pas retenues pour vous les redire mot à mot comme vous me l’aviez ordonné. Ah! c'en est trop, s’écria Don Quichotte ; j'ouvre les yeux, je vois que l’orgueilleuse me méprise, et (pie je m abuse , quand j'explique favorablement ses duretés. C en est fait, il faut que je m’affranchisse de son indigne chaîne ; je dis de son indigne chaîne, parce que

jamais infante n’a menacé de coups de bâton un chevalier errant. Ce procédé est injurieux. Que les chevaliers soient haïs, à la bonne heure, ils n’en sont pas pour cela moins fidèles, ni moins amoureux ; mais ils ne doivent pas souffrir des mépris. Je veux donc oublier Dulcinée; j’y suis résolu; et c’est là un de ces grands desseins que j’avois à te communiquer. Par ma foi, dit Sanclio, je suis ravi que madame Dulcinée ne soit plus des nôtres, pour sa peine de m’avoir si bien barbouillé dans son écurie. Que je n’aie jamais de gouvernement si elle ne se mord un jour les pouces, quand elle verra que vous serez roi, et moi gouverneur; et qu’il n'a tenu qu’à elle d’être impératrice, et de rendre infants ses deux frères qui ne seront jamais que des laboureurs. Dieu sait comme ils la houspilleront pour avoir fait la bête avec vous, au lieu d’avoir reçu vos lettres missives à belles baises-mains, et de vous avoir accordé toutes les faveurs de chevalerie que vous lui demandiez. Oh! qu'elle en sera fâchée elle-même! mais après la mort la médecine. Quand on a le morceau dans le ventre, il n’est plus temps de souffler. Ce n’est pas tout, Sanclio, dit Don Quichotte; j’ai encore un autre projet en tête, sur lequel je suis bien aise de te consulter. Dépêchez-vous donc vite, répondit l'écuyer; car les bâillemens, qui commencent à venir dru et menu, me font juger que je pourrai bientôt m’endormir. Je sais, reprit Don Quichotte, qu’au premier jour il se doit tenirde magnifiques joêites à Saragosse. 11 ne faut pas, mon enfant, que nous manquions une si belle occasion ; et je prétends dès demain me faire de nouvelles armes, afin que nous puissions partir incessam-

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