‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 125 sur 215 · LIVRE I, Cil A P. V · texte numérisé non relu

LIVRE I, Cil A P. V

dans la chambre, avançant l’estomac en avant, étendant la jambe et le jarret. Tantôt il frappoit du pied contre terre comme un homme en courroux. Tantôt il îevoit le bras d'un air menaçant. Jl faisoit cinq ou six pas avec précipitation. Ensuite il s'arrêtait tout à coup. Enfin ses visions extravagantes, venant à se réveiller avec plus de vivacité que jamais, lui causèrent un transport frénétique. Il mit l'épée à la main, et regardant Saneho d un air furieux: \tlends, drjagon dévorant, lui dit-il d'un ton à faire mourir de peur tous les Sanchos de l’Espagne, affreux monstre de Libye! basilic infernal! attends, tu vas sentir la vigueur étonnante de mon bras. Tu vas voir si d'un seul coup de ma redoutable épée, je ne puis pas couper en deux non-seulement ta venimeuse et monstrueuse figure, mais encore les deux plus fiers géantsqu'ait jamais produits l’arrogante espèce gigantesque. A ces mots il s'avança sur Sanclio, qui, le voyant venir à lui si outrageusement, se sauva dans la ruelle du lit , qui, par bonheur se trouvant détaché de la muraille, lui donna moyen de tourner à l’entour, et d’éviter par- là les premiers coups de son maître. Cependant le furibond chevalier ne revenoit point de sa frénésie : il se démenoit dans la chambre comme un possédé, faisant le moulinet de son épée autour de sa tète avec autant d’adresse et de vigueur que l’eût pu faire le meilleur joueur d’espadon. 11 frappoit à droite et à gauche, à tort et à travers sur tout ce qu’il rencontroit, donnant de furieux coups sur la tapisserie et sur les autres meubles, qu’il découpoit d’une étrange façon; mais principalement les rideaux et la couverture du lit en furent presque tout en lambeaux. ( ïéant superbe !

crioit-il au tremblant Sancho, bête orgueilleuse, ta dernière heure est enfin venue : tu vas satisfaire la vengeance divine pour toutes les mauvaises œuvres que lu as faites en ce monde.

En parlant ainsi, il allongeoit de telles estocades, que si le lit eût été moins large ou que les rideaux n’eussent pas rompu le coup, c’étoit fait du plus fidèle de tous les écuyers. Le malheureux n’épargnoit pas ses cris dans un péril si pressant; et, pour éviter l’atteinte de la cruelle lame, il se rendoit plus plat qu’une sole contre le mur: heureux ! s’il eût eu les forces d’un Samson pour le reculer au moins d’une pique. Hélas ! Monseigneur et mon maître, crioit-il à gorge déployée, par tous les maux que le démon fit souffrir au bon Job, par les plaies de monsieur saint Ladre , par les flèches bénites de monsieur saint Sebastien , ayez pitié de ma pauvre âme peclieresse. Ces paroles, au lieu de calmer la fureur de Don Quichotte, sembloient au contraire le confirmer dans son erreur, et l'animer davantage à poursuivre une vengeance qu’il croyoit nécessaire à la sûreté publique, honorable pour la chevalerie errante, et méritoire envers le ciel. Ah! cauteleux serpent, reprit-il sur le même ton, tu rampes à présent , et t'imagines pouvoir apaiser ma colère par d humbles paroles ; mais tu te trompes. Tu ne m’abuseras point par d’artificieux discours. Rends, rends, monstre lascif, les princesses que, contre tout droit et raison, tu retiens dans ton château , vrai repaire de brigands tels que toi. Restitue , larron infâme , les immenses trésors que tu as volés. Donne la liberté aux chevaliers que tu tiens enchantés depuis tant de siècles, et livre-nous la scélérate enchun-

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