LIVRE I, CH A P. V
teresse qui fut la cause do toutes ces injustices. Monseigneur Don Quichotte ! s'écria l’écuyer, songez de par Dieu que je ne suis ni princesse ni chevalier, et encore moins cette maudite enchanteresse dont vous parlez. Je suis le pauvre Sanclio Panca , votre voisin et votre fidèle écuyer, le mari de la bonne Marie (luttières, que vous avez rendue plus d’à moitié veuve par la peur que vous me faites. Ah ! malheur à celle qui m’a engendré ! Fais-moi donc venir ici sans retardement, dit Don Quichotte, l’impératrice que je te demande, si tu veux que je cesse de te poursuivre ; mais qu’elle vienne saine et sauve, pure et entière; et je recevrai à merci ton arrogante figure, après que tu te seras donné pour vaincu. Le feras-tu, bêle superbe? Oui, je le ferai de par tous les diables, repartit Sanclio, mais ouvrez-moi la porte auparavant, et remettez dans le fourreau celte vilaine épée qui me transit de peur, je vous amènerai ici tout aussitôt non-seulement toutes les princesses que vous me demandez, mais Anne et Caife encore, si vous voulez. Cette assurance fit succéder le calme à la tempête. Notre chevalier rengaina son épée avec le même flegme et la même gravité que s'il ne s'étoit rien passé en lui d’extraordinaire : tout harassé pourtant, et plein de sueur des terribles coups qu'il avoit appliqués sur le ht et ailleurs en voulant attraper le prétendu géant. Sanclio, un peu rassuré par cette action, sortit de la ruelle du lit, pale et défait, et les yeux encore tout humides de larmes. Il se jeta aux pieds de son maître, en lui disant d’une voix foible: Seigneur chevalier errant, je me tiens pour vaincu, et vous prie de me pardonner, je n’y retournerai plus.
Le grave Don Quichotte lui donna la main à baiser en signe de pardon, en disant un vers lutin qu’il avoit coutume de citer souvent :
Parcere prostratis docuit nos ira Leonis.
Je veux bien te prendre à merci, géant, poursuivit-il, à l'imitation de quelques anciens chevaliers dont je me propose de suivre l’exemple; mais c'est à condition que tu amenderas de tout point ta vie passée, et que tu seras prompt au service des jeunes demoiselles, suivant les règles de l’ancienne chevalerie, cessant de leur faire outrage, et redressant les torts de tout ton pouvoir. Je vous le jure et promets, repartit Sanclio, du meilleur de mon âme, et sous la caution de monsieur le curé, qui voudra bien répondre pour moi en cette occasion. Mais, afin qu’il n'y ait point de malentendu, que votre seigneurie me dise, s'il lui plaît, si, quand elle m'oblige à redresser les torts, elle comprend en cette clause le licencié Pierre Garcias, prieur du Toboso, qui est boiteux de sa nature et bossu par-dessus le marché. Car, à vous parler franc, seigneur Don Quichotte, Dieu l'a fait ainsi , je ne m’en mêle pas.
Ce discours acheva de désiller les yeux de Don Quichotte, qui, étant enfin revenu à lui-même, jugea bien qu’après la scène qui venoit de se passer, Sanclio n’auroit pas trop le cœur au métier; c’est pourquoi, voulant tourner la chose en raillerie, il lui dit d’un air doux et riant : Hé bien , mon fils, que te semble de tout ceci 1 Un homme qui a pu te donner un pareil échantillon de son courage dans une chambre fermée, n’est-il pas capable de défaire en pleine campagne un monde d’en-
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nemis, pour bravos qu'ils fussent ? Ata foi, Monsieur, répondit Sanclio, tout ce nue je puis vous dire, c'est cjue, si vous prétende/ me donner souvent de ces écluintillons-là , je renonce à la pièce. Vous n avez dès à présent qu’à vous pourvoir d’un autre écuyer. Il n’y a ni salaire, ni baudet, ni malle qui tienne, je vous plante là tout net. Bon, mon ami, dit Don Quichotte, tout ce que j'en ai fait n’étoit (pie pour le montrer mon courage et mon agilité. Hé! oui, oui, répliqua Sanclio, vous ne l'entendez point mal, ma foi ! Tout le chemin qu’a fait la mule, elle le laisse derrière; mais pourquoi m'allonger ces vilains coups d’estoc et de taille qui me frisoient les oreilles? Je ne t'ai pas blessé, repartit Don Quichotte, et je m'ensuis bien donné de garde. Encore une fois, tout ceci n'est qu'un simple jeu, dont tu ne dois tirer nulle mauvaise conséquence. Passe donc pour cette fois, reprit l’écuyer; mais parlagerni, Monsieur, n'y revenez plus; car tous ces jeux-là ne me divertissent point du tout. IN'en parlons pas davantage, dit Don Quichotte, aide-moi a me désarmer, et ne songeons désormais qu’à notre départ. Alors ils commencèrent à faire le projet de leur sortie, et il fut arrêté entre eux qu’ils emporteraient les huit cents ducats de la succession de Magdeleine; que dès ce jour-là on achèterait l'âne de Thomas Ceciel 1 , et que tout le reste serait serré dans une malle avec du linge. Tout cela fut exécuté de point en point, à ce que rapporte notre historien arabe. Sancho acheta l’âne de son compère, et retourna le lendemain chez Don Quichotte pour lui en donner avis. Je viens vous avertir. Monsieur, lui
Autrement Ceciai.
dit-il , que j’ai le plus bel âne qui soit d’ici à Salamanque. Il n’y a qu'à l’entendre braire. Ob, que le drôle fera bien scs caravanes de chevalerie! Je grille déjà d’étre dessus. Tu n’attendras pas long-temps, répondit Don Quichotte; car je prétends partir cette nuit. Nous n'avons présentement qu’à préparer toutes choses pour cela. Aussi bien le pouvons-nous faire en liberté, puisque nous sommes seuls ici, et que ma gouvernante est allée savonner son linge à l’étang du Toboso. Voyons d’abord si Rossinante est en bon état, et si rien ne lui manque. Nous visiterons ensuite exactement la maison pour voir si la lance et le bouclier que je portois l’année dernière n’y sont point. Si nous ne les trouvons pas, nous trouverons du moins de quoi en faire d’autres. Sauf votre meilleur avis, Monsieur, répliqua l’écuyer, il me semble qu’il vaut mieux commencer par fouiller dans le logis; etsi paraventure nousy rencontrons votre lance et votre rondache de l’année passée, nous porterons après cela une mesure d’orge à Rossinante , nous le sellerons, et le mettrons tout d’un coup en état de partir. Nous avancerons par-là notre besogne. Non pas de beaucoup, repartit Don Quichotte; mais, puisque tu le veux, j’y consens : visitons d’abord la maison. En même temps ils entrèrent dans la cuisine, où Sancho voyant un balai le prit en ses mains, et l’ayant bien considéré : Monsieur, dit- il à son maître, il me vient une pensée dans l’esprit. En bonne foi je crois qife voici votre lance. Il faut que madame la gouvernante en ait fait un manche à balai. Je n’en voudrois pas jurer, répondit Don Quichotte; la bonne gouvernante ne eonnoît guère le prix de ces sortes de choses : et d’ailleurs