‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 127 sur 215 · LIVRE T, CH A P. V. a · texte numérisé non relu

LIVRE T, CH A P. V. a

elle est si mal intentionnée pour les chevaliers errants qu’elle pourroit bien avoir fait servir à cet indigne usage un des plus glorieux instruments de la chevalerie errante. lié bien, Monsieur, reprit l’écuyer, où l'on a perdu l'aiguille on la retrouve. Si madame la gouvernante a fait un manche à balai d'une lance, ne saurionsnous faire nous autres une lance d'un manche à balai:’ Pourquoi non? il n’y a rien de si aisé. Tl ne faut qu’ôtei le balai et attacher un fer au bout du bois. Tu as raison, dit Don Quichotte, et j'ai dans ma chambre un fer pointu qui sera propre à cela. lion, répliqua Sancho. A ce compte-là il ne nous manque qu’un bouclier, et nous voilà aux champs. Cherchons-le bien partout, nous le re* trouverons peut-être. Us passèrent aussitôt de la cuisine dans une salle où couehoit la gouvernante, et là ils se mirent à fureter partout. Us ne se donnèrent pas une peine inutile; car notre chevalier ayant aperçu sur une armoire une vieille platine de cuivre, qui avoit autrefois servi à sécher du linge, mais qui étoit alors sans pieds et toute bosselée. Ah! qu’est-ce que ceci, dit-il, quel prodige, Sancho ! Je vois sur cette armoire le plus précieux bouclier du monde. En achevant ces mots, il monta sur une chaise pour prendre la platine, et quand il l'eut entre les mains : O, sage Alquife, s’écria-t-il, que ne vous doit point Don Quichotte de la Manche? Comment pourrai -je reconnoître tant de bienfaits? Sancho, mon (ils, poursuivit-il, admire ce que fait pour moi ce grand enchanteur qui me favorise; il ne se contente pas de me donner des armes enchantées, il ajoute ace présent cet admirable bouclier, qui est le même que portoit jadis le sans pareil empereur liandenazar.

Monsieur, répondit l’écuyer en branlant la tête, je vous assure que ce n est point la du tout le bouclier que vous dites. C’est plutôt une vieille platine rouillée. Je conviens qu’il en a la forme, répliqua Don Quichotte, et c’est ce qui t'abuse. Tu pris aussi l'armet de Mambrin pour un bassin de barbier, parce qu’il ressembloit à un bassin de barbier. Tu donnes trop dans les apparences; mais tu peux l’en lier à moi. Les chevaliers ne prennent jamais le change. Tu sauras, mon ami, que Bandenazar avoil trois choses qui le rendoient invincible, et par le moyen desquelles il conquit les empires de Babylone, de Perse et de Trébisonde. La première, c'étoit une bague dont la vertu étoit telle, que la personne qui la portait ne pouvoit être enchantée; la seconde, une epée qui coupoit sans peine, et du premier coup, les armes de la meilleure trempe; et enfin la troisième, ce merveilleux bouclier que tu vois, qui ne peut être percé, et qui résisteroit à la foudre même. Le ciel en soit loué, Monsieur, dit Sancho ; franchement vous avez bien fait de me dire tout cela; car au diable qui eût jamais pris cette rondaehe pour autre chose que pour une vieille platine, que je n’aurois pas daigné ramasser. Plût à Dieu que nous eussions encore la bague et la bonne épée de ce Brandenazar ! mais, dame, on ne sauroit tout avoir, et il faut se contenter de ce qu'on a. Le bachelier S.unson Carrasco disoit fort bien l’autre jour que tout le monde ne pouvoit pas être pape ou archidiacre, et que , pourvu qu’il fût seulement bien crossé et initié, il n’en demandoit pas davantage. Don Quichotte eut une extrême joie de se voir maître d’un bouclier dont il connoissoit si parfaitement l’excellence. Il

a trouva pourtant une chose à redire, et fui assez longtemps en peine de savoir de quelle manière il pourroil s’en servir, parce qu'il u’v avoit point d’anneau au milieu; mais, comme il étoit ingénieux, il y remédia bientôt. !! v (il deux Irons, dans lesquels il passa une grande bandelette de cuir, qui lui avoit autrefois servi de ceinturon. L’écuyer, voyant que son maître avoit percé leeu, lui dit : Vit' ali! Monsieur! lié, vous disiez que cette rondache ne pouvoit être percée. A ce que je vois, pour mentir on ne paie point de gabelle. Que cela ne t’étonne pas, répondit Don Quichotte, le grand magicien qui l’a faite l a enchantée de sorte que les chevaliers qui la possèdent en peuvent faire ce qu’ils veulent; au heu que dans un combat elle ne saurait être percée ni coupée, ni brisée, comme tu peux le voir, ajouta-t-il en lui montrant les bosses de la platine, par ees terribles coups qui ont été déchargés dessus, et qui n’y ont fait qu’une légère impression. Quand le chevalier eut accommodé son écu et sa lance, Sancho et lui allèrent au coffre oii étoit l’orge. Ils en prirent une double mesure qu’ils portèrent dans l’écurie. Ilossinante, qui avoit le nez fin , la sentit aussitôt, et se mit à hennir; ce (pie Don Quichotte regarda comme un infaillible présage du bonheur de sa sortie. Ils sellèrent ce bon cheval, et eurent le temps de faire tous les préparatifs de leur départ avant le retour de la gouvernante, qui, ne soupçonnant rien de ce qui se passoit. se coucha tranquillement à son ordinaire. Don Quichotte, profitant de son premier somme , s’arma, descendit sans bruit dans la cour, ouvrit la porte de la rue à Sancho, comme ils en étoient convenus; et, après

avoir lire Rossinante de l’ccurie, ils sortirent tous deux de leur village.

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