‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 129 sur 215 · LIVRE I, CIIAP. VI · texte numérisé non relu

LIVRE I, CIIAP. VI

iidc, s'écria noire héros! peu s’en faul que je ne retourne au village, pour défier corps à corps tous les barbiers, médecins, chirurgiens, et tous les apothicaires qui sont au inonde; comme aussi tous les curés, archidiacres, chanoines et chantres de l'église grecque et latine. Est- il possible, mon ami, que tu fasses assez peu de cas de ma valeur, pour me croire capable de craindre de si foibles ennemis? Quand tu me donnerois à combattre plus de lions (pic l’Afrique n’en renferme en son vaste contour, plus de tigres que n’en produit 1 1 lircanie, plus de monstres que la déserte Libye n’en peut enfanter sur ses sablons brûlants, tu verrais ton intrépide maître se dévouer aux plus affreux périls avec tant de courage, que tu ne manquerais pas de le comparer au grand Alexandre, et lu aurais raison; car je gage, et c'est une chose incontestable, que si on m ouvrait l’estomac, on trouverait mon cœur couvert de poil, comme celui de ce vaillant roi. N'écoute donc plus, mon enfant, une crainte si basse, et ne sois désormais occupé que de l’honneur qui m’attend à Saragosse, et dont une partie doit rejaillir sur toi. Mais, pour observer en tout les statuts de l’ancienne chevalerie, il faut que je remplisse de quelque devise ingénieuse ce bouclier qui est d'une trempe infiniment meilleure que celui d’Atlant; et, comme chaque devise doit expliquer la situation où se trouve le cœur du chevalier qui se présente aux joutes, je veux faire peindre sur mon écu deux demoiselles d’une beauté ravissante, qui seront amoureuses de ma gentillesse et de mon courage ; au haut paraîtra le dieu d’amour, qui , l’arc tendu et le bras levé, me prendra pour le but de ses (lèches;

mais l’on me verra, méprisant ses menaces, recevoir sur mon écu ses traits qui tomberont à mes pieds sans effet; et au lias du bouclier on lira ces mots : Le chevalier sans amour. Par la mardi, Monsieur, dit Sancho, la devise est bonne, et ce nom bien rencontré. Au bout du compte nous nous passerons de dame fort aisément, et nous en mourrons plus tard; car j’ai ouï dire souvent au barbier qu’il faut s’en passer pour vivre longtemps.

Tels étoient les discours de nos aventuriers , qui marchèrent le reste de la nuit, et la plus grande partie de la journée sans se reposer. Déjà l'écuyer, moins infatigable que le maître, alloit murmurer contre la chevalerie errante, lorsqu’ils aperçurent une hôtellerie à une portée de mousquet devant eux.. Dieu soit béni! s'écria Sancho, je vois une belle et bonne taverne, où nous pourrons passer la nuit, et demain nous poursuivrons gaillardement notre voyage. Don Quichotte, qui se trouva alors dans son humeur de prendre les hôtelleries pour des châteaux, dit aussitôt en voyant celle-ci : Foi de chevalier, voilà un des plus forts châteaux de toutes les Espagnes! .le ne crois pas que dans toute la Lombardie on en put trouver un semblable. Monsieur, dit Sancho, prenez bien garde à ce que vous dites. Il me semble que vous jurez un peu trop vite foi de chevalier: il pourroit arriver que ce qui vous paraît un château, et à moi un cabaret, fût plutôt l’un que l’autre. C’est un château, te dis-je, répondit Don Quichotte, et d’une architecture admirable. Qu'il est régulier! et que sa situation est avantageuse! Ne vois- tu pas ses hautes tours avec leurs créneaux, son large pont-levis,

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et les deux fiers griffons qui en défendent l’entrée? Sancho ouvroit de grands yeux pour mieux apercevoir les tours et les griffons, et ce ne fut pas sa faute s’il ne les vit point. Monsieur, dit-il, vous me feriez devenir pape! Ce logis n’a ni tours ni griffons; et tout ce que je vous en puis dire, c’est que si ce n est pas un cabaret, il n’y en a jamais eu au inonde. Le chevalier soutenoit toujours le contraire, et pendant qu'ils ne {louvoient s’accorder, deux hommes à pied passèrent auprès d’eux. L’écuver leur demanda si la maison qu'il voyoit étoit une hôtellerie ou un château. Ils répondirent que c’ctoit une hôtellerie appelée dans le pays le cabaret du pendu , à cause qu’autrefois on en avoit pendu l’hôte , pour avoir égorgé un voyageur qui s’étoit arrêté chez lui. Cela ne sauroit être, s'écria Don Quichotte d’un ton brusque; allez à la mal-heure. Vous êtes des canailles, de flétrir de la sorte la réputation du seigneur châtelain, qui a toujours été reconnu parmi nous pour un preux et franc chevalier; et quant à ce château, je soutiens que ce n’est point une hôtellerie : c’est un ehâ teau en dépit de vous et de tous ceux qui en penseront autrement. Les deux passants ne furent pas moins étonnés de ce discours que de l’étrange figure du personnage qui l’avoit prononcé. Mais le voyant si fort en colère, ils n’osèrent lui répondre, et ils passèrent leur chemin sans savoir ce qu’ils dévoient s’imaginer de cette rencontre. Quand Don Quichotte fut à une portée de mousquet de 1 hôtellerie, il s’arrêta, et dit à son écuyer: Ami Sancho, il ne faut point ici nous engager témérairement. Joignons la prudence à la valeur; et puisque tu me sers en qualité d’écuyer, c’est à toi d’aller recon-

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noître la place. Approche-toi donc le plus près que Lu pourras de ce château, et observe tout avec soin, pour m’en faire ensuite un fidèle rapport. Mesurede l’œil exactement la largeur et la profondeur du fossé ; regarde bien la situation et la qualité des portes, les ponts-levis, les chevaux défrisés, les tours et tourelles , les plate-formes, le chemin couvert, la contrescarpe, les parapets, les caponnières, les redoutes, les gabions et les cprps-degarde. Examine surtout quelles sont leurs munitions et leurs vivres, et pour combien d’années ils en ont fait provision ; s’ils ont de l'eau dans leurs citernes, et enfin quelles gens, et en quel nombre sont ceux qui défendent une forteresse si importante. Hé! où diable, Monsieur, interrompit Sancho, allez-vous prendre tout cela? Vous me feriez renier ma grand’mère. Nous avons ici un cabaret à la main , nous y pouvons entrer sans peine tout à l’heure, y boire et manger pour notre argent, sans avoir querelle ni bataille avec personne; et vous voulez que j’aille trouver des ponts, des fossés, des chaponnières, et tout le reste de cette diantre de litanie que vous venez de me chanter. Si le maître du cabaret me voit rôder autour de sa maison, il s’imaginera que je veux lui voler ses poules, et il viendra me briser les côtes. Pour Dieu, Monsieur, ne faisons pas les méchants dans les hôtelleries, de peur d’y trouver encore des berneurs et des enchanteurs. Ne cherchons point le mal quand le bien nous cherche; et puisque nous pouvons marcher à sec, pourquoi nous aller mouiller les pieds? Fais ce que je te dis, reprit Don Quichotte, et 11e me réplique pas davantage. Sois docile, et joins à la valeur une prompte et exacte obéissance : c’est par-là, mon

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