‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 131 sur 215 · LIVRE I, Cil AP. VI. 2.p · texte numérisé non relu

LIVRE I, Cil AP. VI. 2.p

sain et sauf, pur cl entier, aussi bien que tous les chevaliers et les demoiselles que votre cruauté inouie tient enfermés dans de profonds cachots. Sinon, sorte/, tous ensemble contre moi , non pas desarmés, comme je vous vois à présent, mais avec vos armes de la meilleure trempe, et vos lances d’un dur frêne, que vous faites brandir si terriblement. Montez sur vos plus vites chevaux, et venez tous fondre sur moi ; je vous attends ici pour vous punir de votre audace. En parlant de cette sorte, il lui falloit à tout moment tirer la bride à Rossinante, qu'il avoit beaucoup de peine à faire reculer, parce que l’animal se sentant si proche de l’écurie, se travailloit fort pour en prendre le chemin. Les prétendus défenseurs du château furent assez étonnés du discours du chevalier, et, voyant que, conformément à son défi, il les provoquoit au combat en les appelant canailles et poltrons, l’hôte prit la parole, et lui dit: Seigneur chevalier, il n’y a point ici de château, que je sache, ni de chevaliers pour le défendre. Toute notre force est en notre vin, qui est si vigoureux, qu’il peut non - seulement coucher son homme par terre, mais encore lui faire dire autant ou plus que nous n’en venons d’entendre. Je réponds donc à votre seigneurie que nous ne tenons aucun écuyer renfermé dans cette hôtellerie. Si vous y voulez loger, qu’attendez- vous pour descendre ? Nous vous ferons bonne chère, et, si le cœur vous en dit, nous vous présenterons pour vous déchausser une gaillarde Galicienne, (pii n’est pas moins prompte à rendre ses services qu’à les offrir. Les offres obligeantes ne purent contenter le chevalier sans amour. Je jure, s’écria-t-il, par le sacré ordre de la chevalerie

errante , que si vous ne me rendez en ce moment la fleur des bons écuyers et cette princesse galicienne dont vous parlez , vous allez tous mourir par mes mains. Il n’étoit pas homme à faire en vain ces menaces, et je ne sais ce qu’il en seroit arrivé, si Sancho, qui les entendit, ne se fût montré pour apaiser son maître. Il courut donc à lui, et prenant la bride de son cheval : Le seigneur Don Quichotte, dit-il, soit le bien venu. Il peut entrer ici en toute assurance. D’abord qu’ils m’ont vu, ils se sont tous donnés pour vaincus. Descendez donc, Monsieur, poursuivit-il, ils sont tous nos amis , et ils nous attendent pour nous régaler d’une soupe aux choux qui feroit envie à saint Christophe , et qu’il me tarde déjà de tenir au collet. Mais, mon fils, dit Don Quichotte, ne t’a-t-on point offensé? Parlemoi franchement. Je suis prêt à te venger. Non, non, Monsieur, répondit l’écuyer, personne en cette maison ne m’a touché le bout du doigt ; et tous mes membres sont aussi sains que quand je sortis du ventre de ma mère. Cela étant, répliqua Don Quichotte, prends d’une main ce bouclier, et de l’autre tiens-moi l’étrier, que je descende. Notre chevalier ayant mis pied à terre entra dans le logis , et Sancho mena Rossinante dans l’écurie. Don Quichotte, quelque chose que l’hôte lui pût dire, ne voulut pas se désarmer, disant que parmi deS païens il étoit bon de n’avoir pas trop de confiance. 11 ne quitta que son morion, et se mit à table seulement par complaisance. On servit le potage et le lapin. Il y toucha fort peu, quoiqu'il n’eût mangé de toute la journée; et il employa le temps du souper à tenir sa morgue de chevalier errant. Pour son écuyer,

Page 1