‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 132 sur 215 · LIVRE I, CIIAP. VI · texte numérisé non relu

LIVRE I, CIIAP. VI

il fit assurément plus d'honneur au repas; car, après avoir avalé tout le potage, il mangea plus de trois livres de bœuf et de mouton, et le lapin tout entier, à l'aide d'un large pot de deux pintes de vin blanc, qu'il vida par deux fois jusqu’à la dernière goutte.

Après le souper l’hôte conduisit Don Quichotte dans une chambre assez propre. Sanclio y désarma son maître, et en sortit ensuite pour aller mènera l’abreuvoir Rossinante et le grison, et leur faire donner la seconde mesure d'orge et de paille. Pendant qu’il étoit à l’écurie, la servante de Galice, dont l'hôte n’a voit pas faussement vanté le bon naturel, entra dans la chambre de Don Quichotte, et l’abordant d’un air plus libre que gracieux : Seigneur chevalier, lui dit-elle, je viens demander à votre seigneurie si elle n’a pas besoin de moi. Quoique nous soyons tant soit peu brune , nous 11e sommes pas pour cela barbouillée. Voyez donc, souhaitez-vous que je vous déchausse? J’ai une extrême envie de vous être bonne à quelque chose; car vous ressemblez on ne peut pas davantage à un fripon que j’ai beaucoup aimé. Mais n’en parlons plus; le lièvre qui court n'est plus au gîte. Ce fut un bélître de capitaine qui m’enleva de chez mon père, après m'avoir promis de m’épouser; mais il est encore à tenir sa promesse, et le traître disparut un beau jour avec toutes les hardes et les joyaux que j’avois. En disant ces paroles, la prétendue délaissée se prit à pleurer, et un moment après elle reprit ainsi son discours: Seigneur chevalier, quoique vous me voyiez ici servante d’un honnête hôtelier, je ne laisse pas d’être demoiselle et fille d'honneur; mais, malheureuse orpheline que je

2/|ü DON QUICHOTTE,

suis, je me vois seule et clans la nécessite, sans espoir d'aucun autre secours que de celui qu'il m’est permis d’esperer de la bonté du ciel et de la générosité du seigneur cavalier qui ni écoute. Plût à Dieu que quelque bonne âme, pour me venger, perçât le cœur du traître qui m a trompée ! Belle princesse , interrompit Don Quichotte avec transport, reposez-vous de cela sur moi. C’est le devoir des chevaliers errants de réparer de semblables torts; et je jure, par l’ordre de chevalerie que je professe, qu’après les joules de Saragosse, où je ne puis me dispenser de me trouver, je punirai le perfide qui vous a si lâchement abandonnée. Vous monterez demain sur votre blanche haquenée, et couvrant d’un voile votre beau visage, afin qu’on ne remarque pas l’affliction qui fait couler vos larmes, vous viendrez, s’il vousplaît, avec moiaux royales joûtesde Saragosse, accompagnée de votre fidèle nain. Ne vous arrêtez donc pas ici davantage, charmante pucelle; retirez-vous dans votre appartement pour goûter le repos de la nuit dans cet heureux lit, à qui seul est réservé l’avantage de posséder vos membres délicats; et comptez sur une parole qui ne peut manquer. La Galicienne, se voyant congédier dans des termes si singuliers, jugea bien que Don Quichotte n’étoit pas homme à imiter tous les muletiers qui passoient par cette hôtellerie; mais, comme elle en vouloit tirer quelques réaux , et que 1 histoire du capitaine n’avoit pas produit l’effet qu elle en avoit attendu, elle changea tout à coup de batterie. Seigneur chevalier, lui dit-elle, si vous avez quelque bonne volonté pour moi , je vous supplie très humblement de me prêter deux ou trois réaux. J’en ai un

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