‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 134 sur 215 · LIVRE I, C.H AP. VI · texte numérisé non relu

LIVRE I, C.H AP. VI

il no lo lut pas assez, pour obéir à son maître. Il donna seulement quatre sous à la servante , en lui jurant moine qu i! la roueroit de coups, si elle 11e disoit à Don Quichotte quelle a voit reçu les deux cents ducats. A quoi la drolesse répondit : Seigneur écuyer, avec ces quatre sous, je demeure très contente, et vous donne le bon soir. L'hôte emmena sa servante dans la cuisine, et Sancho alla se coucher sur un matelas qu’on lui avoit étendu sur deux bats de mulet, s’étant fait un chevet de la bienheureuse malle qu'il venoit de préserver d’une fu rieuse saignée.

La première chose qu’il lit le lendemain matin fut d’aller distribuer l'orge et la paille à Rossinante et au grisou. Ensuite il fit mettre h la broche un assez gros morceau d’agneau ou de brebis; car, d’assurer si e’etoit de la mère ou de l’enfant, l’hôte seul pouvoit décider la chose. Cela étant fait, il monta dans la chambre de son maître pour le réveiller. Le pauvre chevalier coimnençoit alors à s’endormir. Il n’avoit pu fermer les yeux de toute la nuit, tant son esprit étoit rempli des joutes, et de la vengeance qu’il se proposoit de tirer du perfide capitaine. Il étoit si troublé de ses chimères, que, s’éveillant en sursaut à la voix de son écuyer, il s’écria : O déloyal chevalier! qui après avoir trahi la foi jurée n'as pas honte de voir encore le jour, reconnois le vengeur de la princesse de Galice. "Ne vous mettez point en colère, seigneur Don Quichotte, répondit Sancho: la princesse est bien payée, et baise les mains à votre seigneurie errante. Levez -vous vite, car le déjeuner sera bientôt prêt. Je veux partir tout présentement, dit Don Quichotte en se levant, parce qu’il me tarde d’être

à Saragosse. Aide-moi donc à m’armer, et ne nous arrêtons pas ici davantage. Quand il fui arme , il descendit dans la cuisine, où il se contenta de manger deux ou trois morceaux tout debout; ensuite, s’étant fait amener Rossinante, il sauta légèrement en selle, et puis , haussant la voix, il dit à l'hote et aux gens qui étoient présens : Généreux châtelain, et vous, vaillants chevaliers de cette forteresse, voyez si je vous puis être utile. Je suis disposé à vous rendre service. Seigneur chevalier, lui répondit l’hôte, pour le présent, Dieu merci, nous n’avons besoin de rien, si ce n’est que vous nous fassiez payer par votre écuyer les repas, l’orge et la paille qui vous ont été fournis. Ami , répliqua don Quichotte, hé, où avez-vous lu, s il vous plaît, que les châtelains qui ont eu le bonheur de recevoir en leurs châteaux des chevaliers errants, leur aient jamais fait payer la réceplion qu’ils leur ont faite? Chacun a sa méthode, repartit l’hote, et la mienne est de ne loger personne pour rien. TIé bien, dit Don Quichotte, puisque vous voulez qu'on vous regarde comme un hôte de cabaret, vous n’avez qu’à dire ce qu’il vous faut. Il me faut quatorze réaux, répondit l’hôte : Cela suffit, répliqua le chevalier. En même temps il ordonna à Sanclio de satisfaire l'hôte; mais comme, en donnant cet ordre, il aperçut la Galicienne qui lenoit un balai a la main : Ah! souveraine infante, s’écria-t-il, vous me voyez prêt à tout entreprendre pour accomplir la promesse que je vous ai faite. Je brûle d’impatience de vous rétablir dans vos droits, et de vous rendre à vos illustres pareils, dont les yeux, depuis qu'ils vous ont perdue, sont devenus des sources intarissables de pleurs. Je vois avec

Page 1