LIVRE I, Cil A P. VI
une douleur mortelle une princesse de votre mérite habillée comme une servante de cabaret, et balayant la maison de gens aussi infâmes que ceux-ci. Montez donc sans tarder sur votre palefroi; ou, si la fortune vous la ravi, servez-vous de l'infatigable monture de mon fidèle écuyer, et venez avec nous à Saragosse. L bote, qui étoit sujet à mal expliquer les choses qu il entendoit, se persuada par ce discours que notre chevalier lui vouloit débaucher sa servante, et qu’elle ent roi t de moitié dans son dessein. Il se mit en colère contre elle. Ah! impudente, lui dit-il, tu oses te jouer à moi. Vive Dieu! je te ferai repentir du complot que lu as fait avec ce fou. Que jamais bassin de barbier ne me lave le menton, si tu ne me le paies! Va, coquine, va frotter ta vaisselle, au lieu de comploter des échappées déshonnêtes avec un écervelé. La Galicienne, sûre de son innocence, voulut se justifier ; mais l'impétueux hôtelier ne lui en donna pas le temps, et lui ferma la bouche d'un soufflet très rudement appliqué, et immédiatement suivi d’une douzaine de coups de pied dans le ventre, qui renversèrent la princesse tout éclopée.
O ciel! quel spectacle pour le héros de la Manche! A quel excès de colère cette cruelle vue l’emporta! Achille en courant venger la mort de Patrocle, le dieu Mars en voyant couler le sang de la Déesse de Cythère, firent paroître moinsde fureur. Oui , pour bien représenter quel fut en ce moment le redoutable I )on ( Quichotte , il faudrait une plume trempée dans les eaux du Tartare. Il tira aussitôt son épée, et, se levant de toute sa hauteur sur ses étriers , d adressa ces paroles à 1 hôte, d’une voix semblable a celle dont le Dieu de la guerre fait retentir
les montagnes de Thrace : O téméraire chevalier! qui as eu l'audace d’outrager à mes yeux la plus noble dame de toutes les Espagnes, ne crois pas qu’un si grand crime demeure impuni. Il dit, et poussant brusquement Rossinante sur le seigneur châtelain, qui ne s’attendoità rien moins qu’à cetteirruption , il lui déchargea sur la tête un si terrible coup d’épée, que, si l’épaisseur du chapeau ne l’eût heureusement fait glisser, l'infante de cuisine eût été pleinement vengée du chevalier de la taverne. Néanmoins la cruelle lame ne laissa pas d’effleurer le crâne, et d’emporter tout un coté de cheveux avec un morceau de l’oreille. Au sang qui sort de la plaie, voilà toute l'hôtellerie en rumeur, chacun prend l’arme qu’il trouve sous sa main. L’hôte, beuglant comme un taureau, entre dans la cuisine, se saisit de la plus longue de ses broches, et médite une prompte vengeance. Cependant Don Quichotte, contre sa coutume , avoit pris le large fort prudemment, afin de mieux soutenir la rude attaque qui se préparoit contre lui. f /hôtellerie étoit située sur une hauteur, et à un jet de pierre de là étoit un grand pré. Ce fut au milieu de ce pré que le courageux vengeur des beautés outragées s’alla camper. Il crioit à haute voix : Guerre! guerre ! faisant faire mille mauvaises passades à Rossinante, et tenant fièrement en sa main son épée nue, parce que Sancho étoit resté dans l’hôtellerie avec sa lance et sa rondache. Ce judicieux écuyer, voyant au train que prenoient les choses qu’il pourroit bien pour le moins être berné une seconde fois, se tourmentoit fort pour apa;ser la noise. Mais l’hôte, qui avoit quitté sa broche à cause de 1 éloignement de son ennemi, deman-