‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 140 sur 215 · LIVRE I, CH 4P. VII · texte numérisé non relu

LIVRE I, CH 4P. VII

combe aux forces prodigieuses du comte d’Angers, si je meurs, ne manque pas après ma mort de me (aire porter dans ma maison de l’Argamcsille, revêtu comme je suis des belles armes du grand Alquife, mon ami, pourvu que Roland, charme de leur bonté, et voyant les siennes brisées par la pesanteur de mes coups, ne les emporte pas, de même qu'autrefois laitier Ferragii'> emporta celles du frère de la belle Angélique. Ce n’est pas tout encore : tu me teras mettre tout armé, et dans une attitude fière, dans un grand fauteuil de drap noir; et souviens-toi , de grâce, qu'à l’exemple du Cid, je veux avoir en main ma bonne épée, afin que si par hasard quelque insolent Maure vient à me tirer des poils de la barbe, comme lit un mauvais juif à ce vaillant défenseur de la Foi, je puisse aussi m’en venger sur-le-champ.

Lorsque Sanclio entendit parler ainsi son maître, il ne put retenir ses larmes. Ab! mon bon seigneur Don Quichotte! s’écria-t-il, par la grande arche de INoé, et par toutes les bêtes qui éloient dedans, laissez ce Roland en repos. Quand vous lui aurez coupé une oreille, en aurez-vous pour cela trois, vous? Sanclio, qui aimoit véritablement son maître, et qui voyoit évanouir scs espérances en le perdant, se mit à sangloter avec tant de violence, que c’étoit une chose pitoyable à voir. Hélas! continua-t-il sur le même ton, lalloit-il que je vinsse vous servir d’écuyer pour si peu de temps, malheureux que je suis! Si vous périssez dans cette maudite bataille, que fera, dites-moi, votre pauvre écuyer dans ces Indes, éloignées de son pays? Q)ue feront les pauvres demoiselles délaissées? Files n’auront plus de

a6o DON QUICHOTTE,

support. Qui les défendra contre les géants ? Qui fera et défera les torts? C’en est fait, la chevalerie errante est allée à vau-l’eau. Pourquoi ne suis -je pas mort l’année dernière entre les mains des Yangois? Ne pleure pas, mon ami, lui dit Don Quichotte, je ne suis point encore mort. Tous les chevaliers ne se sont- ils pas trouvés dans le danger oit tu me vois? Néanmoins combien y en a-t-il qui , entourés de leurs femmes et de leurs enfants, ont fini tranquillement leurs jours dans la maison de leurs ancêtres. Je puis pourtant cesser de vivre aujourd’hui; et, puisque j’ignore ledestinqui m’est réservé, ce qui est dit est dit. Si je meurs, tu feras exactement tout ce que je fai ordonné. En prononçant ces dernières paroles, il donna gravement sa main à baiser au triste Sancho, et piqua vers la melonnière.

Rossinante pouvoit à peine se soutenir, tant il étoit accablé de faim et de lassitude. C’est pourquoi, méprisant les coups d’éperon, il s’arrêtoit incessamment à mâcher les feuilles des haies qu’il lui falloit passer. Son maître avoit beau lui reprocher qu’il n'entroit pas assez pour son compte dans les obligations <le la chevalerie errante, le maigre animal n’en alloit pas plus vite. Enfin Don Quichotte, se voyant dans le champ, prit le chemin de la cabane. Le prétendu Roland avoit beau lui crier de toute sa force que s’il ne sortoit au plus tôt de la melonnière, il pourroit bien s’en repentir, le chevalier s’avançoit toujours. Quand il fut à quarante ou cinquante pas du paysan , il s’arrêta; et, branlant sa lance d’un air martial, il lui tint ce discours : Courageux comte d’Angers, dont les exploits ont été si mélodieusement chantés par le

Page 1