LIVRE I, C II A P. VII
prince des portes, le divin Arioste , c’est aujourd lim (pie je dois éprouver contre toi la force étonnante de mon bras. Jour mémorable pour la chevalerie errante! C'est à ce coup, o furibond paladin! qu'il ne te servira de rien d'étre leé île tout ton corps, puisque je vais te donner le coup de la mort, en t’enfonçant une longue épingle dans la plante du pied. Considère, fameux guerrier, les fortunes diverses des héros. Ta superbe tète, qui faisoit pâlir d'effroi tout le camp sarrasin, cl dont nul mortel jusqu'à ce jour n’a pu soutenir les regards irrités, sera coupce par le fil tranchant de ma redoutable épée, après un long et opiniâtre combat, et portée ensuite au bout de ma lance aux joutes de Saragosse, sans que l’armée de l’empereur Charles te puisse arracher de mes mains. Ilien ne te sauvera : la valeur de Renaud de Montauban, ton cousin, les efforts de Montesinos, du marquis Olivier et du gentil Astolphe d’Angleterre, ne sauroient te dérober à mes coups. Tes deux cousins Grifon le Blanc et Aquilan le Noir, et les enchantements de l’artificieux Maugis d’Aigremont te seront ici inutiles. Viens donc, fameux François, je n’use point avec toi de supercherie, et je ne me présente point, pour t’accabler, soutenu d’une nombreuse année, connue Bernardo del Carpio et le roi Marsille d’Aragon Je ne suis qu’un Espagnol, seul avec mes armes, ma lance et mon cheval. Qui le retient ? Avance. Que la lâcheté n’ait point de prise sur un cœur tel (paie tien; et, si lu ne peux éviter la triste destinée qui t’attend, du moins conserve ta gloire passée pure et. exempte de tout reproche. Notre chevalier s’arrêta en cet endroit de son discours, croyant en avoir assez dit
pour persuadera Roland qu’il devoit préférer un trépas glorieux, (quoique certain, à une vie notée d’infaînie. Mais, comme le paysan restoit muet, ne sachant que répondre, Don Quichotte poursuivit en ces termes: Dis-moi donc, ô belliqueux Roland ’ d’où peut venii cet assoupissement qui te rend si différent de toi-même? Est-il temps de demeurer oisif, quand tu t’entends défier au combat? Approche, grand paladin, monte sur
ton fidèle et léger Bridedor . Mais je me souviens,
ajouta-t-il, que l’enchanteur maure qui t’a posté ici pour la sûreté de son château, ne t’a point laissé de cheval. Ainsi je vais descendre du mien ; car je ne veux pas qu’on me reproche de t’avoir combattu avecavantage. En disant cela, il mit pied à terre. Courage, courage, s’écria de loin Sancho; seigneur Don Quichotte, donnez dessus vigoureusement. Je vous aide d’ici en priant Dieu pour vous comme un perdu. J’ai déjà dit deux de prqfundis à votre intention. Cependant le melonnier, voyant venir à lui Don Quichotte couvert fie son écu, et branlant sa lance d’une manière à lui faire croire qu’il avoit effectivement dessein de le tuer, car c’étoit tout ce qu’il avoit pu comprendre de son extraordinaire harangue, lui cria de ne pas s'avancer. Mais comme Don Quichotte ne s’arrêtoit point pour cela, le paysan posa son bâton à terre, et ramassant un gros caillou, le mit dans sa fronde, et le lança d’une grande roideur contre le chevalier. Heureusement sa rondache enchantée étant composée de cuivre résista à la force du coup, et la pierre tomba sans effet à ses pieds. Mais le comte d’Angers prit un caillou encore plus gros que le premier, et le jeta de toute sa