‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 143 sur 215 · LIVRE I, CIIAP. A [ r r. 2 Ch · texte numérisé non relu

LIVRE I, CIIAP. A [ r r. 2 Ch

Monsieur, dit Sanelio, au lieu de disputer pour savoir si je dois voir comme paysan ou comme chevalier, il m est avis que nous ferons mieux de nous aller reposer dans la cabane, oîi nous pourrons manger des melons, si le cœur nous en dit, puisque nous sommes à même. J'y consens, mon ami, repartit Don Quichotte, aussi bien suis-je tout rompu, et je me soutiens moins par mes forces que par mon courage.

Ils entrèrent donc dans la cabane, et, Sanelio ayant mis son maître en état de prendre quelque repos sur une chaise île paille qui s’y trouva par hasard, il alla débrider Rossinante et débâter le grisou; et puis, laissant les deux animaux à discrétion dans la melonnière, il revint trouver son maître, portant sur son dos la malle et le bat , et tenant en sa main la bride de Rossinante. Ah ! Sanelio, lui dit Don Quichotte, je ne m’étonne plus de ne voir ici ni dames ni chevaliers. J'ai percé le mystère. J‘ai découvert la ruse. Ce malin enchanteur maure dont je t’ai parlé, plus artificieux cent fois que le magicien Atlant, sachant bien qu’il ne pouvoit par ses sortilèges défendre le comte d’Angers contre mes forces sans pareilles, ni me fermer l’entrée de son superbe château, qu’a-t-il fait pour me mettre en défaut ? lia enlevé le paladin, et l’a fait transporter avec son château par ses démons familiers sur le sommet de la plus haute montagne d Arménie, auprès de l’arche de Noé , et il ne nous a laissé ici qu’une misérable chaumière pour tromper nos yeux; mais c'est en vain qu’il prétend m’abuser, car aussitôt que j’aurai gagné le prix des joutes, nous irons en Arménie, nous monterons jusqu’à la cime de celle haute montagne, nous

assiégerons le château de l’enclianteur ; et quand nous nous en serons rendus maîtres par la mort de Roland, nous mettrons en liberté le grand kan de Tartarie, les fieux princesses ses filles, son bâtard, son oncle et sa sœur, que le perfide Négromant y tient enchantés. Oui; mais, Monsieur, répliqua l'écuyer, si ce Roland le Furieux garde la porte du château avec son bâton ferré et sa chienne de fronde, je vous déclare que je n’en approche pas de cent lieues. Ne te mets point en peine de cela, repartit Don Quichotte, je l’empêcherai bien de te nuire; et, pour te faire honneur, je veux que ce soit loi qui lui donnes la mort, en lui enfonçant une longue épingle dans la plante du pied, après que je l’aurai renversé sous moi. Il faudra donc, dit Sancho, que vous le teniez si serré, qu'il ne puisse remuer ni pied ni pâte. Je l’étreindrai d’une telle force, répondit le chevalier, qu’il n’aura pas la respiration libre. Cela étant, reprit l’écuyer, il y aura bien du malheur à notre affaire, si nous n’en venons à bout. Par la mardi! j’y mettrai les quatre doigts et le pouce, et je lui ficherai l’épingle jusqu’aux tripes. Mais, Monsieur, poursuivit-il, il me vient dans l’esprit une curiosité. Je voudrais bien savoir pourquoi l’enchanteur maure a enchanté le bâtard de Tartarie. Pourquoi ? répondit Don Quichotte; je vais te l’apprendre, car je sais la chose d’original. L’enchanteur maure étoit devenu amoureux de la fille cadette du grand kan de Tartarie. Cette princesse, qui étoit plus belle que le jour, se nominoit Guenipée. On la croyoil fille de Charlemagne, et on avoit raison de le croire, parce que ce prince, dans sa jeunesse, étant allé chercher les aventures comme chevalier errant

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