‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 144 sur 215 · LIVRE I, CH A P. VIII · texte numérisé non relu

LIVRE I, CH A P. VIII

qu'il étoit, la femme du grand k;m, qui le vil, en fui charmée, et l’histoire dit <(iie l’incomparable Guenipee fut le fruit de leurs tendres amours. Quoi qu il en soit, l'enchanteur maure lit pour plaire a celle princesse tout, ce que font d’ordinaire les amants pour sc rendre agréables à leurs maîtresses; mais Guenipee, qui le haïssoit mortellement à cause qu il étoit rousseau, recevoit si mal ses galanteries, (jue le Maure, désespérant de se faire aimer par ses respects et par ses soins, eut recours aux. secrets de son art ; mais les enchantements, comme tu sais, ne pouvant rien sur les cœurs, et la princesse ne pavant son amour que de haine, il prit la résolution de l’enlever, elle et toute sa famille. Pour cet effet il fit construire en une nuit par ses démons le palais que tu as vu dans cette melonnière il n’y a qu’un moment, et il v enferma le grand kan et les siens. Mais tu me demanderas, et cette question sera d’un homme d’esprit, quelle raison eut l’enchanteur de faire bâtir un château auprès d'un grand chemin ; car je conviens avec toi (pic les magiciens ont coutume de les placer dans des déserts, sur la pointe d'un rocher escarpé au milieu de la mer, ou dans le fond d’une obscure forêt ; mais voici le secret molil du Maure. Voulant ménager l’esprit de Guenipee, et adoucir en quelque sorte sa prison, il fit bâtir le chAteau dans ce champ, parce qu’il savoitque la princesse aimoit les melons jusqu’à ne s’en pouvoir passer. En effet, Sancho, Guenipée les aime passionnément; et je crois avoir lu qu’elle est menacée par son horoscope de mourir d’un excès de melons. Ah 1 que je plains donc celte pauvre Guenipe, dit l'écuver, d’être à l'heure

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qu’il est juchée sur celle haute montagne d’Araignie, oii je m’imagine qu’il n’v a non plus de melons que dans l'étang du Toboso. Mais, Monsieur, continua-t-il, à propos de melons, tâtons un peu de ceux de cette melonnerie. Puisque nous sommes maîtres du champ de bataille, il est bon de profiter de notre victoire. En disant cela, il alla cueillir deux melons, qu’il choisit à la coupe, et revint ensuite muni de cette provision, I œil riant et le cœur gai. Il en présenta quelques côtes à son maître, qui n’en mangea guère; pour lui, il s’en bourroit l’estomac de telle sorte, qu’un morceau n’attendoit pas l’autre. Mais au milieu de ce repas, le comte d’Angers et trois autres grands garçons du bourg , ayant vu Rossinante et le grison qui vivoient à discrétion dans la melonnière, rompant les haies, mangeant une partie des melons, et foulant l’autre aux pieds, entrèrent brusquement dans la cabane, et tout en jurant firent pleuvoir sur nos aventuriers une grêle épaisse de bastonnades. Don Quichotte, qui, pour son malheur, avoit quitté son morion, afin d’être plus à son aise, reçut entre autres sur la tête un coup qui le renversa tout étourdi. L’écuyer eut encore meilleure part que le maître à la distribution; car, comme il n’avoit point d’armes qui pussent rompre la force des coups, il ne perdoit rien de la vigueur avec laquelle ils étaient appliqués. Après une si brusque expédition, le paladin et ses camarades, sans s’embarrasser autrement des blessés, qu'ils laissèrent évanouis par terre, rentrèrent dans le bourg d’Ateca, emmenant avec eux Rossinante et le grison pour dédommagement du dégât qui avoit été fait dans la melonnière.

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