LIVRE II, Cil A P. I
'Otnme vous le faites de mon mailrc. (1 est le meilleur hevalier errant qui soit en tout notre village. Je lui ai u faire de mes propres yeux de si beaux faits d’armes, que si je voulois vous raconter tout cela d'un bout à l'autre, il me faudroit la plume du géant Goliath. Il est vrai que la pluie vient après le beau temps. Les malins enchanteurs nous ont quelquefois repassés à poil et à contre-poil; mais qu'ils le mangent avec leur pain ; ils nous le paieront, foi d’écuyer errant. Les gens qui l’écoutoient se prirent à rire. Ils 11e furent pas moins surpris de son discours que de celui de Don Quichotte; et l’un d’entre eux, lui avant demandé de quel pays il étoit : Messieurs, répondit Sancho, je suis de mon village, qui se nomme l’Argamesille de la Manche. El qu'est-ce que c’est que cet Argamesille, demanda un autre ? Ce que c’est? repartit l’écuyer; ho! dame, c’est un lieu bien meilleur que votre Saragosse. Il y a chez nous de petites maisons qui ont de grandes cours où l’on voit plus de cent pièces de bétail : et nous avons, grâce à Dieu, dans notre village un maréchal qui est un vrai Aristote pour aiguiser le fer de nos charrues. Tout ce qui nous manque, c'est une horloge; mais le seigneur Pedro Ferez, notre curé, a juré que nous aurons de très belles orgues, quand l’année des pardons sera venue. Après ces paroles, il voulut aller joindre son maître; mais un homme de la compagnie l’arrêtant, lui dit: Ami, avant que vous nous quittiez, dites-nous encore comment se nomme le chevalier que vous servez ? (.est, répondit Sancho, le seigneur Don Quichotte de la Manche; mais, ne vous y trompez pas; il ne s’appelle point, comme l’an passé, le chevalier de la Triste
ayS DON QUICHOTTE.
Figure; il s'appelle à présent le chevalier Sans Amour, a cause des justes ingratitudes de madame Dulcinée, dite Alonça Lorenço, autrement Nogalcz: et moi, je me nomme Sanclio Pança, homme de bien, à ce que disent les gens de mon village, et mari de Marie Guttières, qui est si bonne et si honnête, qu’elle voudroit rendre service à tout le monde. En achevant ces mots, il chassa son âne vers Don Quichotte , qu’il n’eut pas de peine à joindre, parce que le trot du grison egaloit ordinairement la plus vite allure de Rossinante, dont le nec plus ultra étoit un très foible galop.
Nos aventuriers arrivèrent à Saragosse. Ils entrèrent dans la ville par la petite porte, Don Quichotte regardant les rues et les fenêtres avec beaucoup d'attention, et Sanclio mettant toute la sienne à voir dans quelle auberge son maître descendrait; car Rossinante, par un instinct singulier, s’arrêtoità toutes les enseignes d’hôtelleries qu’il rencontrait : et il falloit que le chevalier lui donnât vingt coups d’éperon pour le faire passer outre. Pendant qu’ils marchoient ainsi tous deux, ils virent venir vers eux un homme monté sur un âne, et nu de la ceinture en haut, avec une corde au cou. lin autre homme, assez incommode eslafier, lesuivoit à pied un peu de trop près pour lui , tenant en ses mains deux grosses poignées de verges dont il lui cingloit les épaules à coups redoublés. Sept à huit alguasils les entouraient , et plus de deux cents enfants aceompagnoient avec de grandes huées ce ridicule convoi. On s'imaginera bien, sans qu’il soit besoin de le dire, que c'étoit un filou qui uvoit été pris in flagrant!. A ce spectacle si digne de compassion pour un vrai redresseur des