‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 160 sur 215 · LIVRE 11, Cil A P. I 3oi · texte numérisé non relu

LIVRE 11, Cil A P. I 3oi

le mirent à reculons sur son propre cheval cl le conduisirent à la prison.

Sancho,qui avoil etc témoin de toutes ces choses, fut dans une affliction inconcevable quand il vit emmener ainsi son maître; et, le suivant de loin, sans pourtant faire connoîlre qu'il fut à lui , ce malheureux écuyer se prit à pleurer amèrement. Maudit soit qui ne m’aime pas! disoit-il en lui-même ; quel démon m’a conseillé de me remettre dans la chevalerie? Foin des îles et des gouvernements! fussent-ils tous dans le fond d’un puits! Par le barbet de monsieur saint itoch, voilà mon maître bien gîté. Hélas! que vais-je devenir? Que ferai-je ici seul sans femme et sans enfants? Pauvre orphelin que je suis! il faudra désormais que je vive comme un bernardin, n'ayant rien à manger que les oiseaux du ciel et les bêtes de la terre. En faisant ces lamentations, il arriva à la porte de la prison oii , après avoir vu coffrer Don Quichotte, il demeura très embarrassé de sa personne. Il entendoit dire aux gens qui étoient autour de lui, que l'homme armé, [jour avoir eu l'audace de troubler l'ordre de la justice, méritoit d’être rigoureusement puni. Quelques-uns le trouvoient digne du dernier supplice; mais quelques autres, plus pitoyables et plus humains le condanmoient seulement à deux cents coups de fouet.

Cependant Don Quichotte étant en prison, on le dépouilla de ses armes, on lui mit des menottes aux mains; et, pour mieux s’assurer de sa personne, le (iis du concierge voulut lui passer une corde au cou; mais le chevalier, ne prenant point cela en gré, leva prestement ses mains ferrées , et déchargea sur la tête du jeune

homme un si terrible coup de ses menottes, que, malgré le chapeau, qui rompit une partie du coup, il ne laissa pas de lui faire une contusion. Il alloit même recommencer, quand le concierge, qui s’en aperçut, prévint la récidive par une demi-douzaine de gourinadcs qui tirèrent le sang tout clair de la bouche et du nez de Don Quichotte. Les valets du concierge se mirent aussi de la partie, quoiqu'il n’en fût pas besoin, et foulèrent aux pieds le prisonnier. Ce ne fut pas tout, le concierge et son fds allèrent trouver le lieutenant-criminel, et lui aggravèrent de telle sorte l’énormité du cas, que le juge, sans autre information, ordonna de fustiger sur l’heure le délinquant par provision dans les places publiques, et de le ramener ensuite en prison, afin de procéder juridiquement sur l’examen des motifs et des complices du délit. Comme ils revenoient de chez le lieutenantcriminel, arriva le filou fustigé qui revenoit aussi de sa promenade avec les autres alguasils. Le concierge dit à l’éxécuteur : Ami, descendez cet homme, mais ne renvoyez pas votre âne. il faut encore que vous émouchiez les épaules de cet ivrogne armé qui a blessé mon fils, et qui a voulu tuer notre greffier. Saneho, qui entendit ces tristes paroles, fut saisi d’une vive douleur; et peu s’en fallut qu’il ne la fiteonnoitreà tout le monde, quand il vit qu’on se préparoit tout de bon à fustiger son maître.

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