CHAPITRE II
Suite de /'emprisonnement de Don Quichotte.
Pf.ndaxt que Sanehodéploroit son infortune , il passa par-là quelques gentilshommes qui , voyant à la porte de la prison un très grand concours de monde, eurent la curiosité d’en demander le sujet. Un jeune homme leur raconta l’aventure; et dans le temps qu’ils l'écoutoient attentivement, il arriva que Sancho, s’étant approché pour entendre ce qu’ils disoient vraisemblablement de son maître, reconnut parmi eux Alvaro Tarfé. Ce cavalier grenadin étoit encore à Saragosse, y étant resté depuis les joutes pour concerter avec quelques-uns de ses amis une course de bague dont ils dévoient donner le divertissement au peuple le dimanche suivant. A cette rencontre inespérée, Sancho, se sentant tout hors de lui, descendit aussitôt de son àne, ôta son bonnet, et s'alla jeter aux pieds de don Alvar, en disant : Ah! seigneur Alvaro Tarfé! par le hœuf de monsieur saint Luc, ayez pitié de moi et du seigneur Don Quichotte, qui est dans la maison de Judas. Les mauvaises gens l’en veulent tirer tout à l'heure pour le fouetter comme un larron, si votre seigneurie et le bon saint Antoine ne les en empêchent. Tarfé n’eut pas de peine à reconnoître Sancho , et en le voyant il comprit aisément toute l’aventure. Oh ! Sancho, mon ami, lui dit-il, seroit-il bien possible que votre maître fût dans le péril que
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vous dites? Oui, de par tous les diables, répondit l’écuyer; et il y a ici un âne qui 1 attend. Seigneur Alvaro, poursuivit-il , allez voir monseigneur Don Quichotte de ma part, et dites-lui que je lui baise les mains, et, que s'il faut aller absolument où les seigneurs alguasils le veulent mener, du moins qu’il ne monte pas sur la vieille bourrique qu’on lui prépare : car elle est plus maigre qu’un carême, et elle ne va plus que d'une fesse; mais qu'il se serve de mon baudet, qui a ses jambes de quinze ans , et sur lequel on le prendra pour un saint George.
La naïveté de Sancho fit rire don Alvar, qui lui dit de l’attendre dans le même lieu ; et, voyant que la chose pressoit, il entra dans la prison avec deux de ses amis. Us y trouvèrent le chevalier Sans Amour déjà déchaîné et prêt à sortir pour commencer sa promenade. Les coups qu’il avoit reçus et le sang qui couloit le long de son visage l’avoient tellement défiguré, qu’il falloit être prévenu que c’étoit Don Quichotte pour le reconnoître. Que vois-je! lui dit don Alvar, en quel état êtes-vous? Ali ! seigneur Don Quichotte, vous voulez bien que je vous offre ici tout ce qui dépend de moi et de mes amis? Je crois que dans cette occasion vous ne trouverez pas mauvais que je vous rende service. Don Quichotte reconnut d’abord le Grenadin, et s’imaginant que c’étoient les enchanteurs amis de la chevalerie errante qui le lui avoient envoyé pour le tirer du péril pressant où il se trouvoit : O mon bon ami, Alvaro Tarlé, lui dit-il d’un air tout ensemble grave et riant, vous soyez le bienvenu; mais, malgré votre grand courage, je suis surpris, je l’avoue, ([uc vous ayez achevé une aventure si dit-