‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 177 sur 215 · LIVRE II, CIIAP. V. 33 r · texte numérisé non relu

LIVRE II, CIIAP. V. 33 r

Nous no sommes régalés le plus souvent dans nos chevaleries que de coups de pierre; et , quand d nous arrive de manger des melons, croyez-moi, on nous en fait, mardi, bien payer la coupe. Quelquefois, à la vérité, nous rencontrons de bonnes gens, comme le seigneur Valentin; mais la Pentecôte ne vient qu’une fois l'année; et pour ces empereurs et ces caifes que vous dites, au diable qui en a jamais vu que dans la tète de mon maître, qui est un fou s il ne plante ici le piquet pour toujours. Don Quichotte ne put supporter plus long-temps les impertinences de Sancho, et lui donnant dans le dos un coup de pied : Double maraud , lui dit-il en colère, te tairas-tu? Quel mauvais génie te pousse à fatiguer de tes extravagants discours une si illustre compagnie? Seigneur don Carlos, continua-t-il en se tournant vers le maître du logis, je vous prie d’excuser l’indiscrétion de mon écuyer, et soyez persuadé que si je n’ai point mangé, ce n’est pas manque de goût pour les mets délicieux dont votre table étoil couverte; mais c'est que nous autres chevaliers errants, nous sommes en garde contre la sensualité. Nous n’usons des aliments que pour soutenir la nature; et quand les empereurs dans les cours de qui la fortune nous conduit veulent nous régaler, nous faisons moins d'attention aux mets de leurs festins qu'à l’honneur qu’ils nous font de nous recevoir à leurs tables. Enfin nous méprisons une vie molle et délicieuse; et lorsque nous cherchons à redresser les torts et à rétablir le bon ordre dans les états, nous nous faisons un plaisir charmant de traverser des déserts arides, d'être exposés aux rigueurs des saisons, et de passer les journées

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entières sans manger, à l’exemple d’Amadis de Gaule, qui demeura plus de t rois mois sur la roche pauvre, sans dormir ni prendre aucun aliment. Une autre chose encore, seigneur don Carlos, ne m’a pas permis de prendre part à la joie commune. La sage Urgande, sur l’amitié de qui je me reposois, a refusé fort incivilement le prix dont vous avez récompensé mon adresse ; ce que toute autre qu’clle auroit estimé plus qu’un empire. Ce refus auroit de quoi abattre le plus ferme courage, et je vous avoue que j’ai besoin de toute la force du mien pour n’y pas succomber. Je ne sais quelle peut être la cause de sa haine pour moi. Il faut que de perfides enchanteurs lui aient fait de faux rapports, ne trouvant pas de moyen plus assuré pour sapper les fondements de la chevalerie errante, que de semer la division entre les plus fermes soutiens de cet ordre et leur sage protectrice. Le grave Don Quichotte n’en seroit pas resté là, tant il avoit cette matière à cœur, s’il ne fut alors entré dans la salle une troupe de musiciens et de danseurs que don Carlos avoit fait venir pour divertir ses convives.

Il se fit durant deux heures un concert très agréable de voix et d’instruments entremêlés de danses, et ce divertissement se termina par une entrée comique. Un homme vêtu à la paysanne dansa avec une légèreté surprenante. Pendant qu’il dansoit, don Carlos demanda tout haut à Sancho s’il en feroit bien autant .'L’écuyer, que les fumées de tant de viandes , dont il s’étoit bourre, commençoient d’assoupir, répondit en bâillant de toute sa force, et faisant du pouce la croix sur sa bouche : Patina foi, seigneur Carlos, je pirouetterois mieux à pré-

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