‹ Œuvres de Le Sage (volume 3)Chapitre 182 sur 215 · LIVRE II, CH AP. VI. 3.îq · texte numérisé non relu

LIVRE II, CH AP. VI. 3.îq

plus tôt aperçu ce gant, cpi il s’alla imaginer que c’étoit celui qui étoit reste au géant, et par conséquent il ne lui en fallut pas davantage pour se persuader que I homme qu il vovoit dormir étoit son superbe ennemi , qui fatigue d'avoir esealadé le château se reposoit jusqu a ce qu il put trouver l’occasion d’exécuter son dessein. Dans cette imagination, il leva le gros bout de sa lance, et en déchargea un furieux coup sur les côtes du malheureux Sancho, en s’écriant : C’est ainsi, lâche Taille- Enclume, que doivent être traités ceux qui, ayant îles ennemis tels que moi, cherchent à les surprendre par supercherie. Une si rude touche eut le pouvoir de dissiper le sommeil le plus profond. Sancho se réveilla tout étourdi du coup, poussant de dessous la couverture d effroyables cris; et meme Alisolan nous assure que les cris de Sancho précédèrent le sentiment. Il ouvrit les yeux pour voir qui étoit celui qui le reveilloit d une si désagréable manière. Mais le chevalier se fît bientôt reconnoître, car ayant jeté sa lance, dont il ne pou voit se servir dans un si petit lieu, il appliqua deux ou trois coups de poing sur le nez de Sancho, en lui criant d'une voix terrible : Géant perfide, il faut que tu meures ici de mes propres mains, pour prix d’avoir escaladé ce château. A ce nouvel assaut, l’écuyer redoubla ses hurlemens, et tout éclopé qu’il étoit, il se jeta du lit en bas, et gagna la salle en disant à son maître qui le suivoit de près: Pour l’amour de Dieu, seigneur Don Quichotte, songez que je n’ai point escalade ce château. Je suis Sancho Pança votre fidèle écuyer. L’artifice est grossier , repartit Don Quichotte; il ne te sert de rien de déguiser ton nom. Je sais bien,

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traître, que tu n’es point un autre que Bramarbas. Le gant qui est sur ce lit ne t’a que trop découvert. La salle étoit d’elle -même assez obscure, et les volets en étant fermés, Don Quichotte ne pouvoit bien reconnoître son écuyer. C’est pourquoi, le prenant toujours pour Taille-Enclume, malgré les protestations que Sanclio lui faisoit du contraire, il continuoit à le poursuivre, et à le frapper, pendant que le misérable invoquoit à son aide plus de saints qu’il n’y en a dans la légende. Le pauvre diable auroit bien voulu gagner la porte de la salle, mais l’incommode chevalier lui en fermoit le chemin toutes les fois qu’il tournoit ses pas de ce côté-là. A la fin les clameurs de Sanclio réveillèrent les domestiques de don Alvar. Ils accoururent en chemise pour voir ce quec’étoit; mais leur présence, au lieu de désarmer Don Quichotte, ne servit qua irriter sa fureur; car en les voyant il se figura que c’étoient autant de géants qui se trouvoient là par enchantement pour secourir Bramarbas. Dans cette pensée il s’apprêta à les combattre tous ensemble; et comme il avoit laissé sa lance dans la garde-robe, il se fit une arme offensive de son bouclier, avec quoi, renversant les uns, blessant les autres, et déchirant des chemises à droite et à gauche, il fit des exploits dont on parlera jusqu’à la fin des siècles à Saragosse. On n’entendoit que cris et que malédictions contre notre chevalier, qui jusque-là avoit eu l’avantage; parce qu’étant armé, comme d étoit, ses ennemis nus et sans armes ne pouvoient le frapper sans se faire plus de mal qu’ils ne lui en faisoient à lui-même. Mais par malheur sa cuirasse, qu’il avoit mal attachée, se défit, et tomba dans la me-

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