LIVRE V, Cil AP. VI
bêtes de somme qui portoienl leurs marchandises cl leurs provisions. Cette caravane étoit partie du royaume de Mu gai, dans le dessein de passer dans celui de fanent, et elle étoit assez nombreuse et assez bien armée pour n avoir rien à craindre des Lestrigons. Quand ces voyageurs furent près des deux amants, Brandiinart, s’adressant aux principaux d’entre eux, les pria fort civilement d’accorder à sa dame et à lui quelques rafraîchissements , pour soulager la faim qui les avoit surpris dans ce désert. La personne de Brandiinart et celle de Fleur-de-Lys avoient tellement de quoi mériter l'attention des honnêtes gens, que les chefs de la caravane, qui étoient gens d’esprit et de discernement, furent merveilleusement prévenus en leur faveur; tout ce que le chevalier et la dame voulurent avoir de vivres leur fut fort humainement accordé. On leur enseigna
même le chemin le plus court pour sortir de ce désert. Après leur séparation , qui ne se fit pas sans de grands remercîmentsde la’partde Brandiinart, ce chevalier et sa maîtresse, au lieu de vouloir gagner des lieux habités, ne songèrent qu'à chercher Roland et Angélique dans ces vallons ; mais ils ne les y trouvèrent point. Alors, faisant réflexion que s ils s’opiniàtroient à parcourir encore ce désert, ils consommeroient inutilement leurs provisions, ils résolurent d’en sortir par le chemin qui leur avoit été enseigné.
Ils exécutèrent heureusement leur résolution, et entrèrent dans le pays de Nayada. Ils y prirent le chemin d'Eluth, où Brandiinart savoit que Roland devoit passer, pour un dessein qu i! lui avoit communiqué. Après quelques jours de marche, ils aperçurent sur
Roland l’Amoureux, ir. i
le haut d’un arbre qui bordoit le grand chemin un brigand qui, à leur approche, se mit à sonner d'un cor, au son duquel il sortit aussitôt d’un petit bosquet près de là trente à quarante voleurs, tant à pied qu’à cheval. Ils enveloppèrent Brandimart et sa dame, et assaillirent de tous côtés le chevalier, il en perça un de sa lance; mais, comme il tiroit son épée, les autres, pour l'empêcher d’échapper de leurs mains, lui tuèrent son cheval. Tout ce qu’il put faire dans cette conjoncture fut de se jeter légèrement à terre avant que son cheval fût tombé sous lui. 11 éloit dans une telle colère contre cette canaille, que sa force naturelle en redoubla. Il se jeta sur eux brusquement, fendit la tête aux uns, ouvrit l’estomac aux autres ; enfin il en fit un tel carnage , bien qu’ils fussent armés pour la plupart de capelines de fer et de corcelets, qu’en peu de temps il leur fit prendre la fuite.
Le châtiment de ces malheureux n’empêcha pas que Brandimart ne fût très mortifié de la perte de son coursier, qui lui avoit été donné par Astolphe en échange de Bayard. Dans l'impatience qu'il avoit de s’éclaircir de la destinée du comte et d’Angélique, et d'arriver à Elutli, tout ce qui pouvoit le retarder lui étoit insupportable. Ne pouvant toutefois aller contre l’ordre des destinées, il monta sur le cheval de Fleur-de-Lys, et prit cette dame en croupe. A peine eurent-ils fait une demi-lieue, qu’ils entendirent courir après eux avec grand bruit. Ils se retournèrent pour voir ce (pie c’étoit, et ils aperçurent un cavalier de taille presque gigantesque, qui vcnoit à eux en les menaçant. C’étoit le chef des brigands que Brandimart avoit mis en fuite. Il s'ap
LI\ Il F. V, Cil Al» VI peloit Barigaee. Il s’étoit rendu si redoutable dans tout ce pays, que la justice ni les peuples de la campagne n’avoienl jamais pu l’en cliasser; il mou toit le plus puissant coursier de l'Ysie, qu’il avait élevé lui-même dans les bois, et nommé Batolde. Bayard seul a voit plus de force et de vigueur que ce bon cheval.
Le furieux Barigace parut aux yeux de Brandimart comme un guerrier de la plus haute apparence. Il étoit armé de pied en cap, mais son épée et son casque se distinguoient du reste de ses armes. L’épée brilloit des pierreries les plus éclatantes; et l'armet étoit entouré d'une couronne d’or massif. L’un et l’autre avoient appartenu à l’empereur Agrican. Lorsque ce vaillant monarque eut été tué par Roland, dans la forêt d’Albraque, un chevalier tartare s’en retournant, dans sa patrie, après la déroute de ceux de sa nation, passa par hasard près du corps de son empereur, qu'il reconnut. A ce triste spectacle, le cœur ému de compassion . il se jeta à terre; et se prosternant aux pieds d’Agrican, il lui prit les mains, les baisa, et les mouilla de ses larmes. Ensuite, se croyant obligé de lui rendre les honneurs funèbres, autant qu’il le pouvoit, il le dépouilla de ses armes, et le couvrit de terre et de feuilles, pom l’empêcher d'être la proie des bêtes sauvages. D’abord il eut dessein d'emporter ses armes; mais, les voyant toutes fracassées, il se contenta de prendre l’épée, qu’on appeloit Tranchère pour sa bonté, avec le casque, qui s’étoit conservé en son entier, parce qu’il avoil été forgé par art magique. Le chevalier tartare se proposoit de les présenter a Mandricart, comme l'objet le plus propre à l’animer à la vengeance de son père; mais, en traver-
sant le pays de Nayada, il tomba au pouvoir de Barigace, qui le priva de la vie, lui ôta sa bonne épée, et se revêtit du casque.
Ce qui excitoit le plus la colère de ce brigand, c’est qu’un de ses gens, à qui Brandimart avoit coupé le bras, ayant couru lui annoncer le massacre de ses compagnons, ce clief de voleurs avoit été si irrité de cette nouvelle, que, ne se possédant plus, il avoit crevé le ventre d'un coup de pied à ce malheureux; et, sans perdre de temps à rassembler le reste des brigands qui lui obéissoient, il s’étoit mis sur les traces de Brandimart, qu’il eut bientôt joint. Tu m’as fait plaisir, dit-il à ce guerrier en l’abordant, de m’avoir défait de tous ces gens de néant que tu as tués ou mis en fuite, et je vais te montrer combien je suis reconnoissant des plaisirs qu’on me fait. Je t’en tiens quitte, lui répondit le chevalier; et pourvu qu’en échange du cheval que tes gens m’ont tué, tu me laisses celui que tu montes, rien n’empêchera que nous ne restions bons amis. Tu me laisseras plutôt le tien , répliqua Barigace avec un souris amer, car j’en ai besoin pour emmener avec moi cette dame, dont je veux t’ôter la garde. Alors Brandimart, choqué de l’insolence du brigand, posa Fleur-de-Lys à terre, et se mit en état de combattre. Ces deux fiers ennemis se jetèrent impétueusement l’un sur l’autre, et se frappèrent en même temps. Tranchère fendit par la moitié l’écu de Brandimart, et celle de ce chevalier fit plier jusque sur l’arçon l’orgueilleuse tête de Barigace; mais elle ne put entamer son casque enchanté. Le guerrier redoubla avec aussi peu de succès ; ce qui lui fit connoitre la bonté de l’armet, et l’obligea de